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Un
Noël de ma jeunesse (par Joseph Levert)
Quand
j'étais petit garçon, je demeurais sur une ferme située
dans un chemin de côté, canton de Cambridge en Ontario, où
nous avions toujours de la neige pour Noël en dépit du temps
doux des mois de d'octobre et de novembre. Il survenait un jour ou une
nuit magique, en décembre, où le ciel semblait s'ouvrir pour
laisser descendre la neige qui, semblable à un duvet d'oiseaux,
couvrait en une couche moelleuse le chaume gris et jaune des toits de la
maison et de la grange. C'était la température de Noël
!
De
la cuisine émanaient toutes sortes de bonnes odeurs. Le fourneau
du poêle rempli de belles tartes à la citrouille parfumait
la maison de mélasse et de cannelle, alors que sur les ronds de
poêle, le ragoût de boulettes et le mélange pour les
pâtés au poulet nous chatouillaient les narines gourmandes.
Papa
avait un pli à travers son front et maman, repoussant une mèche
de cheveux de sa main, s'arrêtait cinq secondes et disait : «J'ai
donc hâte que ces Fêtes soient passées !», mais
nous savions qu'elle en jouissait autant que nous.
Notre
chemin était bondé de neige, d'une clôture à
l'autre. Lorsque mon père sortait les chevaux et les attelait à
une charrue à neige qu'il avait fabriquée lui-même
et qui était très utile pour déblayer notre bout de
chemin pour aller à la messe de minuit, je regrettais parfois de
lui voir briser la couche blanche si moelleuse de la neige sous un ciel
gris-bleu et les arbres recouverts de duvet blanc.
Le
jour de Noël approchait et il y avait l'examen avec concert à
l'école. C'était toujours un grand événement
pour toutes les familles : il y avait les Ayotte, les Burelle, les Longtin,
les Dupuis, etc., dont les enfant prenaient part au concert. Les uns chantaient
des morceaux choisis, d'autres récitaient des dialogues, des poèmes...
Mon
oncle Fabien était toujours choisi pour jouer le rôle de président
et de maître de cérémonie parce qu'il n'avait pas d'enfant
; il était donc impartial et ne faisait pas d'injustice.
Le
concert avait lieu à la vieille école construite en pièces
de bois équarries. Le poêle était chauffé à
blanc (c'est-à-dire à outrance) ce jour-là ; il avalait
des billes de bois de quatre pieds de long et passait rapidement du rouge
au blanc.
L'examen
et le concert suscitaient toujours une certaine inquiétude chez
moi ; j'avais hâte de savoir si j'aurais un ou plusieurs prix. La
distribution des prix débuta : les Burelle, les Ayotte furent appelés
et reçurent leurs prix.
Tout
à coup mon nom fut prononcé. J'étais si anxieux que
je ne l'entendis pas tout de suite. Ma mère me donna alors un coup
de coude qui me fit sursauter. Je me précipitai en avant, passant
par dessus les pieds des unes et des autres. Mon oncle, le président,
dit en riant : «Si Joseph ne vient pas chercher ce prix, je le garde
pour moi !». Il me semblait que les visages qui me regardaient s'allongeaient
démesurément, mes pantalons me paraissaient trop courts et
j'avais l'impression que mes jarretières me descendaient sur les
talons.
Je
reçus mon prix : un beau livre sur la vie de St-François
de Salle, un assez gros volume, pour mes résultats en élocution.
À
peine avais-je repris mon siège que j'entendis le président
crier mon nom à nouveau pour un autre prix, d'histoire cette fois,
encore un gros volume : la vie de Napoléon Bonaparte. Cette fois
je me sentais plus à mon aise et moins timide pour aller à
l'avant. Les félicitations de l'audience firent battre mon coeur
bien fort. Je déposai mes prix sur les genoux de ma mère,
puis me jetai dans ses bras pour l'embrasser.
Les
préparatifs pour la messe de minuit, un peu plus tard, représentaient
un autre événement mémorable pour un petit garçon
de neuf ans résidant dans un chemin de côté à
cinq mille de l'église.
Il
me fallut d'abord prendre un bain dans une cuve au fond de la cuisine puis
m'habiller à neuf : pantalons et chemise de flanelle tissée
par ma mère. Il me semble sentir encore les picotements de laine
rude sur mon épiderme.
Ma
mère m'obligea ensuite à m'étendre sur mon lit pour
dormir un peu avant de partir pour la messe. Je me couché sur mon
lit faisant face à la fenêtre. Je voyais la lune par la fenêtre
qui semblait me faire un clin d'oeil... Comment aurais-je pu dormir quand
tout semblait conspirer pour m'en empêcher ?
J'entendis
ma mère marcher sur le bouts des pieds. Elle venait me réveiller
pour partir. Je fis semblant de me réveiller pour ne pas être
réprimandé.
Le
père avait attelé la jument «Nelly» au «cutter»
; elle piaffait pour prendre la route. Ma mère m'enveloppa d'une
bonne couverture ; le froid était vif et la neige craquait sous
les pieds. Au son des grelots, nous partîmes bon train vers l'église.
La lune semblait nous sourire à travers les arbres silencieux. Personne
ne parlait sauf mon père qui, de temps en temps, disait : «Allons,
allons Nelly !».
On
arriva enfin au grand chemin en même temps que d'autres voitures.
Les gens nous criaient en passant : «Joyeux Noël !». Puis,
nous atteignîmes l'église, illuminée pour l'occasion
par des centaines de chandelles et la lumière blanche des lampes
à gaz.
Ma
mère me poussa devant elle jusqu'à la crèche où
l'Enfant-Jésus reposait sur de la paille fraîche. Nous prîmes
nos sièges et, à minuit juste, l'orgue lança sa première
mélodie pour l'ouverture de la messe. Le prêtre, accompagné
des enfants de choeur, fit son entrée. J'étais ébloui
par le chant et la musique ; le décor m'apparaissait superbe.
Alors
que tout le monde était silencieux avant la messe, la sortie de
l'église se fit dans des exclamations joyeuses ; tout le monde s'échangeait
leurs voeux de fêtes.
Nous
regagnâmes notre voiture et repartîmes pour la maison au son
du carillon des grelots. Et la vieille Nelly reprit son trot pour se rendre
à l'étable où l'attendait une portion supplémentaire
d'avoine que papa servait à ses chevaux chaque veille de Noël.
«Saint
Nicolas va-t-il venir ce soir ?» Ma mère répondit à
ma question par une chaude étreinte : «tu verras demain».
La maison était bien confortable après cette course au froid,
et le père mit une grosse bûche d'érable dans le poêle
qui répandait sa chaleur en produisant un ronflement de bon augure.
Le
lendemain matin, j'étais le premier debout et, oh merveille de merveilles !,
mes bas que j'avais suspendus à la muraille étaient gonflés
de bonbons, d'oranges de même que d'un petit cheval de bois et d'un
petit chien.
Oh !
quelles joies enfantines... Comme nous étions heureux de «peu»
en ce temps-là. Noël, c'était vraiment la fête
des enfants... |