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Gagner le pari de l'équilibre
(Le Courage d'être heureux, 1999)
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Le pari de l'équilibre
Suite en fa pitié pour second violon sans orchestre
Amour de soi et amour des autres
Action et méditation
Anorexie et boulimie
Raison et passion
Possession et dépouillement
Corps, intellect et âme
Enfin l'équilibre
Pensées sur l'équilibre
Un pas de plus
Des questions
Les réponses
Le mot de la fin

Le pari de l'équilibre

Le mot «équilibre» évoque spontanément des notions comme la sagesse, la modération, le contrôle, la pondération et l'absence d'excès. Il fait apparaître à l'esprit l'image d'une balance dont les plateaux ne pencheraient ni d'un côté ni de l'autre. Il peut également nous faire rêver de la juste mesure en tout et partout. Enfin, il nous conduit parfois à imaginer une vie sans failles, exempte de peines et de souffrances et d'une stabilité à toute épreuve.

Cette vision de la notion d'équilibre ne correspond pas du tout à la réalité de la vie humaine qui est, en fait, une succession ininterrompue de hauts et de bas, de joies et de peines, de réussites et d'échecs. C'est aussi l'expérimentation occasionnelle des extrêmes et des excès pour éventuellement trouver un endroit confortable qu'on pourrait appeler le centre. Le pari de l'équilibre consiste à accueillir cette grande diversité de la vie et à l'apprivoiser. Le pari de l'équilibre c'est aussi la capacité de traverser la vie avec ce qu'elle comporte de bon comme de difficile tout en continuant à être heureux.

Il serait en effet utopique d'imaginer une vie idéale à l'abri de tout mouvement et de tout déséquilibre passager. Comme un funambule marchant sur un fil étroit, nous avons besoin, pour traverser la vie, d'une grande capacité de concentration mais aussi de la faculté d'adaptation. Le fil bouge constamment sous les pieds du funambule, les spectateurs font du bruit autour de lui et, s'il tombe, il n'y a pas toujours un filet pour amortir sa chute. Les longues heures de pratique de son art l'ont pourtant conduit à bien utiliser son stress plutôt qu'à essayer de le supprimer.

Aspirer à l'équilibre pourrait donc signifier vivre intensément le moment présent tout en préparant l'avenir, plonger dans ses passions sans en devenir l'esclave, oser le risque en dépit du danger, garder le cap malgré les passages initiatiques difficiles.

Il est intéressant de constater que l'équilibre est avant tout un état vers lequel on se dirige, auquel on aspire toujours sans toutefois avoir la possibilité de l'atteindre de façon absolue et permanente. Le juste milieu entre les excès, le bon dosage en toutes circonstances sont en effet des idéaux rarement parfaitement atteints. Nous devons aussi admettre que l'équilibre est une réalité personnelle, individuelle, qui peut donc être définie très différemment d'un individu à un autre. L'excès ne prend pas la même ampleur chez tout le monde. Ce qui constitue un excès pour une personne peut en effet être la normalité chez une autre. L'image du funambule représente bien cette autre réalité concernant l'équilibre. Sur un même fil, à une hauteur identique et sur une même distance, il est certain que deux personnes n'effectueront pas le parcours de la même façon. Selon la taille, le poids, l'agilité et le degré de concentration de celles-ci, leur façon d'avancer sera forcément différente. Il en est de même des épreuves de la vie. La diversité des gens fait aussi la diversité de leur passage sur terre.

Le mot libre fait partie du mot équilibre. Cela n'est sans doute pas le fruit du hasard mais, si ce l'était, je n'hésiterais pas une seconde à en profiter. De nature passionnée, j'ose faire le pari d'un équilibre où je suis totalement libre de vivre pleinement mes passions les plus folles tout en gardant les pieds sur terre, où je suis libre aussi de me promener allègrement d'un pôle à un autre puisque j'ai la capacité de me recentrer à ma guise, où je suis libre de me relever au lieu de rester par terre, de retrouver le sourire au lieu de continuer à souffrir.

Cette façon d'envisager l'équilibre peut étonner et pourrait aussi créer un sentiment d'insécurité chez les personnes habituées à fuir tout ce qui leur semble un déséquilibre. Ces personnes évitent tout risque et tout danger parce qu'elles craignent l'inconnu. En observant attentivement les gens, on peut constater que les personnes les plus dépourvues d'équilibre ne sont pas toujours celles que l'on croit. J'ai mis longtemps à comprendre la perception de mon ex-conjoint à ce sujet. Il me complimentait pour mon acuité intellectuelle, mais ne se privait jamais d'ajouter, avec un petit sourire narquois, que j'étais aussi une personne déséquilibrée. Je comprends aujourd'hui son point de vue. Pour lui, en effet, aller à fond dans des idéaux ou des passions, que ce soit pour une journée, un mois, un an ou toute une vie, s'apparente à un manque d'équilibre. Il constatait parfois mes tendances excessives dans certains domaines et, pour lui, excès était synonyme de déséquilibre.

Il est évident que certaines passions conduisent à leur perte ceux qui s'y donnent entièrement. Certaines dépendances aussi peuvent être malsaines et même mortelles. L'équilibre repose donc sur la faculté de bien user de nos ressources et de nos élans. Pour trouver le «juste milieu» qui nous permettra d'atteindre l'équilibre, il faut parfois plonger dans certains excès et souffrir suffisamment pour décider de ne plus s'y enliser.

Mon frère Louis donne, comme exemples d'excès, ses rapports amoureux passés et ses habitudes de consommation d'alcool pendant une certaine période de sa vie. Dans un cas comme dans l'autre, ces abus ou excès étaient directement reliés à sa condition de dépendance affective et le conduisaient à faire des descentes aux enfers dont il a gardé bonne mémoire. Afin de contrer ces excès, il s'est d'abord dirigé tout à l'opposé de ceux-ci pour vivre leur contraire. Ainsi, de l'alcoolisme il est passé à la sobriété totale. De dépendant affectif et amoureux blessé, il est devenu totalement indépendant, sans désir de s'attacher à nouveau à une femme. Ces deux situations illustrent bien le fait de passer d'un extrême à un autre sans avoir nécessairement atteint l'équilibre. Mon frère a maintenant atteint un certain équilibre en ces domaines. Il peut en effet boire modérément et il entretient une relation saine et harmonieuse avec son amie de coeur. Il admet toutefois qu'il ne gère pas toujours parfaitement bien ces deux aspects de sa vie et que, s'il n'y prêtait pas attention, il pourrait être précipité dans ses anciennes habitudes nocives. Conserver une certaine vigilance dans l'apprentissage de nouvelles approches est une bonne façon de veiller à l'équilibre. Nos vieux réflexes tendent en effet à nous renvoyer rapidement d'où nous venons.

Mon axe de conduite a toujours été le même pour me diriger dans la vie et pour gagner le pari de l'équilibre. Je représente cet axe, tant dans mes livres que dans mes conférences, par l'image d'un tricycle. Les trois roues symbolisent le corps, l'intellect et l'esprit (ou l'âme). Si une personne décide de n'utiliser qu'une seule roue, ou même deux, elle devra sans cesse pédaler pour avancer. Aucun temps de repos possible, aucun ralentissement sans risquer de basculer. Sur trois roues, les chances de garder l'équilibre sont plus grandes. Beaucoup de gens visent surtout l'équilibre physique et mental en négligeant l'aspect spirituel de leur être. Lorsque les épreuves se présentent, il leur est alors plus difficile d'y faire face.

Les échecs passagers, qu'il s'agisse d'une crise de croissance, d'une maladie, d'une perte importante ou d'un échec professionnel, ne devraient pas, en principe, déstabiliser quelqu'un de façon permanente. Ceux qui ont pris l'habitude de développer harmonieusement toutes leurs ressources se donnent de bonnes chances de ne pas perdre longtemps l'équilibre.

Ainsi va la vie. Tous les scénarios malheureux sont évidemment du domaine du possible. Il est cependant probable qu'en travaillant avec vigilance à l'harmonie et à l'unité des trois grandes parties de notre être nous nous donnions de bons outils pour parer aux déséquilibres et pour apprendre, le cas échéant, à rééquilibrer les circuits en panne. Une vision positive de la vie est aussi un atout précieux pour mieux accepter les difficultés. Comprendre que les difficultés de la vie favorisent notre croissance et l'éveil de notre conscience diminue grandement la souffrance qu'entraînent ces difficultés.

En plus de mon axe de conduite de base, j'ai aussi orienté mes choix et mes énergies en travaillant à développer trois attitudes tout aussi importantes. Il s'agit du sens des responsabilités, du jugement et du courage. Avec ces trois armes puissantes, un individu peut traverser la vie en protégeant ce bien précieux qu'est la liberté individuelle, mais aussi en apprenant le respect de l'autre. Cet apprentissage nécessite néanmoins un réajustement perpétuel des valeurs, une attention constante aux conséquences de nos choix et le courage de se relever si l'on vient à perdre pied.

Accepter le pari de l'équilibre permet donc à l'être humain de vivre à fond tout ce dont il a envie sans se sentir coupable. La perspective de devenir, au fil du temps, une personne de plus en plus heureuse, donc meilleure par le fait même, est encourageante. On constate en effet que les gens épanouis et heureux sont habituellement bons envers les autres. Les gens qui s'acharnent à faire du mal aux autres sont souvent des personnes qui souffrent elles-mêmes beaucoup. Ces personnes ne se donnent pas le droit d'être heureuses et elles déversent leurs frustrations sur leur entourage. Ceux qui au contraire se permettent le plaisir et la joie, tout en conservant la paix de l'âme, n'ont qu'une seule envie: partager leur bonheur avec autrui.

Lorsque je fais un survol de ma vie, je constate à quel point elle a été remplie de soubresauts, de déséquilibres temporaires, de douleurs émotionnelles et de difficultés de croissance. J'y vois aussi tellement de passion, d'amour, de beauté et d'expériences d'évolution que les problèmes que j'ai eus et la souffrance qui les accompagnait s'envolent aussitôt en fumée. Je pourrais pourtant me concentrer sur tous ces malheurs passés et me percevoir comme une pauvre victime à plaindre.

Pour m'amuser, j'ai décidé d'illustrer ce que pourrait être une telle perception de ma vie, en ne mettant l'accent que sur ses aspects les plus difficiles. Il s'agit d'une longue suite de pièces musicales - puisque j'aime tant la musique - qui devraient, en principe, me conduire à un repos éternel bien mérité.
 

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Suite en fa pitié pour second violon sans orchestre

Prélude à une vie de combat
Sonate en famille dysfonctionnelle
Fugue en anesthésiants successifs
Duo en sol fragile
Trio infernal
Concerto de la grande illusion
Romance sans paroles
Variations sur un même thème
Sérénade à mille temps pour flûte traversière et guitare sèche
Intermède romantique
Cantate de la cinquantaine
Requiem pour une enfant mal aimée
Symphonie céleste

Me voici pourtant, en dépit de ce portrait tragique, remplie d'énergie et n'acceptant pas de tomber dans le piège de la «victimite» aiguëe. À quoi bon sombrer dans la tristesse alors que les trois corps se portent bien, que la passion m'habite? La peau est sans doute un tantinet moins ferme qu'à dix-huit ans, mais le regard est plus limpide que jamais. Quant au coeur et à la tête, ils sont tant et tant de fois passés par l'attendrisseur qu'ils sont maintenant, comme l'âme d'ailleurs, on ne peut plus épurés. Le meilleur est toujours à venir quand on suit avec confiance le chemin de l'évolution.

Le travail d'entrer en contact avec l'enfant en moi a aussi été des plus déterminants dans ce pari de l'équilibre. Libérée de l'angoisse profonde dont je souffrais auparavant et qui avait pour origine les carences de mes besoins d'enfant non satisfaits, je peux maintenant prendre plus de risques sans avoir peur de m'effondrer à la suite d'un abandon. Ayant développé une estime de moi réelle et solide, je peux aussi faire des erreurs, les admettre et les corriger sans me sentir coupable de ne pas être parfaite. Le voilà, cet équilibre tant recherché: savoir traverser la vie en constatant ses polarités et en décidant, en toute liberté, d'alterner entre elles, selon notre bon vouloir et nos états d'âme.

Les polarités sont innombrables chez l'être humain. On pourrait facilement écrire plusieurs livres sur elles sans réussir à en cerner toutes les facettes. Les commentaires de lecteurs sur mes livres précédents m'ont cependant appris que les êtres humains, malgré leur caractère unique, ont aussi des ressemblances frappantes. Dans leurs lettres, plusieurs personnes disent avoir l'impression, en me lisant, de se retrouver à chaque page. Si nous sommes très différents, nos comportements, eux, se ressemblent à plusieurs égards.

On a parfois tendance, hélas, à cataloguer les individus en ne tenant pas du tout compte des polarités. Si l'on prend conscience de telles polarités en soi, on est perplexe et on se demande comment atteindre l'équilibre malgré elles. On dit souvent, de soi ou des autres, que nous sommes des paradoxes vivants. Drôle de façon d'envisager toutes les nuances d'un être humain, toute la gamme des émotions qu'il peut éprouver et toute la diversité des expériences, même opposées, qu'il est en droit de vivre. Pourquoi dire de quelqu'un qu'il est un travailleur acharné et se surprendre de le voir paresser quelques jours lorsqu'il en a envie? Pourquoi penser qu'une personne qui est à la recherche de spiritualité dans sa vie a probablement une aversion pour la sexualité? Pourquoi porter un jugement sévère sur soi parce qu'on se donne le droit d'expérimenter le paradoxe, de changer de cap, de se remettre en question ou de modifier son mode de vie?

Le pari de l'équilibre, c'est apprendre à connaître toutes ces facettes, toutes ces possibilités, et de faire le choix éclairé de les utiliser à bon escient. Éduquer un enfant nécessite occasionnellement de la fermeté, mais aussi, bien sûr, de la tendresse et de la douceur. De même, pour que nous accomplissions bien notre travail, une certaine discipline s'impose, mais elle ne devrait pas nous interdire l'accès au jeu et à la fantaisie. Plus nous nous donnerons des chances d'être polyvalents, plus nous goûterons à un équilibre épanouissant.

Lorsqu'on décide de vivre ses passions ou de passer d'un pôle à un autre, il faut être bien conscient qu'on risque de faire des excès et de manquer de discernement. Comme la perfection n'est pas de ce monde et que l'erreur fait aussi partie de l'apprentissage, il est important d'accepter, à l'avance, que l'on ne réussira pas toujours facilement à se recentrer et à rééquilibrer ses circuits instantanément.

Pour ceux et celles qui y croient, il existe des méthodes qui peuvent aider à surmonter les déséquilibres graves. Lorsque nous nous enlisons dans des émotions néfastes à notre bien-être, nous avons parfois besoin d'une aide professionnelle, comme celle d'un psychologue. Des thérapies plus corporelles visant à équilibrer les polarités et à rétablir les courants énergétiques sont aussi très efficaces.

Ces approches ne conviennent pas nécessairement à tout le monde. Je suis personnellement très réceptive à des traitements comme l'acupuncture et l'ostéopathie, mais certaines personnes pourraient réagir différemment à ces techniques. La plupart des thérapeutes de médecine traditionnelle ou de médecines douces sont d'accord pour dire qu'un maximum de dix traitements est largement suffisant pour déterminer si un type de traitement s'avère efficace. En général, cependant, on peut le savoir dès les premiers traitements. Quant aux psychothérapies, elle exigent plus de temps pour rétablir certains déséquilibres et pour travailler en profondeur sur la résolution des carences de l'enfance. Il faut être patient et accepter d'investir le temps nécessaire pour atteindre l'objectif visé.

On pourrait a priori penser que certaines facettes de nos comportements ne visent que le corps, d'autres, le mental et enfin certaines, l'âme. En observant bien toutes les activités humaines, on constate, au contraire, que le corps, la tête et l'âme sont toujours intimement reliés et interagissent constamment entre eux. Manger, par exemple, pourrait être perçu comme un acte qui satisfait uniquement les besoins du corps. Mais un bon repas procure aussi des émotions agréables. De plus, lorsqu'on ressent de la gratitude parce qu'on a tant de bonne nourriture à sa portée, on rejoint alors l'âme. Il en est ainsi pour la plupart de nos actions, de nos pensées et de nos choix.

L'observation de mon propre cheminement m'a permis de réaliser à quel point l'être humain doit constamment faire des choix, prendre des décisions ou vivre des émotions tout en acceptant la présence des polarités dans sa vie. La vie nous invite donc, à chaque instant, à une alternance de comportements en apparence opposés mais qui s'inscrivent finalement dans un tout harmonieux qu'on pourrait nommer équilibre.

Les exemples de polarités décrites dans les pages qui suivent vous permettront sans doute de constater dans votre propre vie cette alternance d'attitudes contradictoires mais tout à fait normales. Ils vous montreront aussi que l'on peut vivre de profonds déséquilibres sans y laisser sa peau. En observant certains déséquilibres dans sa vie ou dans celle d'autres personnes, on peut mieux définir ensuite son propre idéal en la matière. Puisque l'équilibre est une chose très personnelle, observer ses propres excès est un outil approprié pour trouver un bon mode de vie pour soi. En apprenant à bien se connaître, à canaliser son énergie et à se recentrer au besoin, on peut en effet traverser les déserts les plus arides et en ressortir renforcé par l'expérience douloureuse. Mon but n'est certainement pas de vous inciter à rechercher les excès, mais de vous assurer que tous les espoirs sont permis, quelle que soit la route empruntée.
 

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Amour de soi et amour des autres

Comment atteindre l'équilibre en ayant comme objectif l'amour de soi alors que nous sommes constamment sollicités par notre entourage - notre famille, nos amis et la société en général - qui demande ou même exige notre présence et notre contribution active? «Aime ton prochain comme toi-même», nous a recommandé Jésus.

La Révolution tranquille, le phénomène des baby boomers, la libération sexuelle et l'engouement pour les thérapies de croissance personnelle ont tous été des facteurs qui nous ont incités à prendre notre place en tant qu'individu. Mon ex-conjoint, un peu réfractaire aux approches thérapeutiques, qualifiait péjorativement ce style de démarche de nombrilisme. Empreint d'un grand idéalisme social et communautaire depuis son plus jeune âge, il a toujours été mal à l'aise avec ce besoin que j'avais d'analyser sans fin «mon petit moi» pour atteindre la paix et le bonheur. Il a même longtemps eu l'impression que je n'aimais pas les gens. En fait, il était persuadé que j'aimais plus les animaux que les humains.

Je comprends son attitude, mais je réalise aussi que ma démarche d'introspection ne pouvait être évitée parce que je souffrais de carences affectives profondes. Pour être capable d'aimer son prochain, il faut d'abord apprendre à s'aimer soi-même. Une telle entreprise ne se fait pas rapidement pour tout le monde. Le but de la thérapie n'est pas d'éloigner une personne de tous comportements altruistes, mais de l'aider à mieux se connaître et à faire l'apprentissage de l'amour de soi. Par la suite, les comportements altruistes n'en sont que plus authentiques et, surtout, gratuits. De tels comportements ne sont alors plus le fruit d'un vide ou du besoin de donner à tout prix un sens à sa vie. Ils reflètent une compassion sincère et réelle que nous sommes tous invités à expérimenter. Pour parvenir à cette compassion, il faut donc apprendre à s'aimer et il faut parfois vivre des transitions plus ou moins longues. L'une des transitions de ma propre vie a été d'apprendre à avoir de la compassion et de l'amour pour les animaux avant de pouvoir ressentir de tels sentiments pour les êtres humains. Cela n'étonne pas quand on connaît le milieu dysfonctionnel dans lequel j'ai grandi et surtout quand on réalise quel sentiment d'abandon j'ai ressenti au moment de l'enfance. Comment aimer les êtres humains et avoir confiance en eux alors que nos propres parents ne nous ont pas apporté la sécurité dont nous avions besoin?

Les animaux ont toujours eu une grande place dans ma vie parce qu'ils y ont assuré une continuité sur le plan de ma vie affective, pour le moins complexe. Mon attachement pour les animaux pouvait, à une certaine époque, sembler démesuré. Je constate aujourd'hui qu'à cet égard un équilibre a fini par être atteint dans ma vie. Après avoir tant vibré à la vie animale, j'ai appris à m'aimer. Après avoir appris à m'aimer en tant qu'être humain, j'ai commencé à être sensible à la souffrance humaine. Je constate en effet que mon cheminement d'introspection et de nombrilisme, pour employer l'expression de mon ex-conjoint, m'a permis d'établir un contact authentique et empathique avec les autres. Ce contact, je m'en rends compte maintenant, était auparavant impossible. Je réalise aussi que le partage avec les autres, rendu possible par l'apprentissage de l'estime de soi, est maintenant aussi intense dans la joie que dans la peine.

Il est intéressant de constater que mes premiers élans de générosité envers mes semblables, notamment en faisant du bénévolat dans une institution pour malades chroniques, se sont justement manifestés lors de ma première thérapie de croissance personnelle. Les choses se manifestent parfois en alternance, mais aussi avec synchronisme. Cette recherche pour me trouver m'a donc amenée à vouloir sortir de mon silence, de mon gouffre, pour aller vers d'autres souffrances encore plus importantes que les miennes.

Ce long travail pour apprendre à me connaître et à m'aimer est également celui qui m'a incitée à partager mon bonheur avec les autres. Mon premier livre, Pourquoi pas le bonheur?, a été écrit d'abord et avant tout pour partager ma grande découverte de la programmation du subconscient avec d'autres personnes. Je me disais que si j'aidais ne serait-ce qu'une personne à trouver le bonheur, le livre valait la peine d'être écrit.

Ma capacité à vibrer aux autres a également pris un essor considérable quand j'ai vécu l'expérience unique de rencontrer une âme soeur. Je dirais même que sans cette expérience heureuse un certain mur de protection continuerait d'être érigé entre mon âme et celles des autres. Mon âme soeur a d'abord suscité en moi des sentiments amoureux profonds qui ont bravé avec succès l'usure du temps. À son contact, mon goût inné du dépassement s'est accentué. Par je ne sais quel phénomène étrange, cet amour merveilleux et pourtant exigeant m'a conduite à une sensibilité accrue pour tout le genre humain. Les barricades que j'avais construites pour me défendre se sont démantelées une à une pour me libérer de cette prison dans laquelle je m'étais inconsciemment enfermée. Cette évolution marquée de mon cheminement personnel n'aurait sans doute pas été la même si je n'avais pas rencontré cette âme soeur. Lorsque je vois les gens du Kosovo à la télévision, par exemple, j'en ai maintenant les larmes aux yeux. C'est la même chose pour la joie: lorsque je regarde des entrevues avec une personne comme l'astronaute Julie Payette, j'en suis toute remuée.

L'altruisme peut se manifester de bien des façons et il est difficile de savoir si nous aimons suffisamment les autres, si nous les aimons de la bonne manière. L'amour et l'estime de soi sont toujours des préalables essentiels à l'équilibre. En apprenant à devenir son propre parent et à combler ses besoins, l'être humain se donne la chance d'apprendre aussi à éprouver de la compassion et de l'amour pour les autres.

Certaines personnes négligent complètement d'apprendre à s'aimer et choisissent plutôt de consacrer toutes leurs énergies à s'occuper des autres. Cette attitude, qui semble d'abord vertueuse et estimable, représente toutefois un piège dans la majorité des cas. De telles personnes souffrent très souvent de dépendance affective et ne cultivent en fait leur amour pour les autres que dans le seul but de combler un vide dans leur existence. Comme elles n'ont pas appris à s'aimer, elles sont donc incapables d'aimer les autres véritablement malgré tous les efforts déployés à cette fin. Elles iront jusqu'à se rendre malades pour aller au bout de leur démarche. Mais seul l'apprentissage qu'elles n'ont jamais accepté de faire leur permettrait de retrouver l'équilibre.

Les trois attitudes dont je parlais précédemment, soit le sens des responsabilités, le jugement et le courage, sont des guides efficaces pour trouver le dosage légitime entre l'amour de soi et l'amour des autres. Dans la plupart des situations que nous vivons et des choix que nous avons à faire, ces trois indicateurs sont toujours utiles et de bon conseil.

Les chemins que nous prenons ne peuvent malheureusement pas toujours être exempts d'obstacles. L'équilibre parfait entre l'amour de soi et celui des autres est rarement atteint. Il faut en être conscient. L'être humain possède un libre arbitre qui l'amène à faire des choix qui risquent de le blesser ou de blesser les autres autour de lui. La vie est ainsi faite qu'elle est rarement idéale. Il m'apparaît donc essentiel, pour atteindre l'équilibre et la paix intérieure, de développer une attitude de réconciliation avec ses choix, de réconciliation avec soi.

Selon un vieux dicton, on ne peut pas faire d'omelette sans casser des oeufs. Rien n'est plus exact. On dit aussi qu'on ne peut garder à la fois le beurre et l'argent du beurre. Les personnes qui souffrent des plus grands déséquilibres physiques et émotionnels sont celles qui assument mal leurs choix, justement. Elles rêvent d'un équilibre parfait, aspirant à leur propre bonheur et espérant en même temps ne jamais faire souffrir qui que ce soit autour d'elles. Ce rêve utopique ne conduit jamais à l'équilibre et au bonheur.

Pour atteindre l'équilibre et le contentement intérieur, on est souvent invité à plonger dans le noir, dans l'inconnu. On pressent intuitivement que ce mouvement est nécessaire à notre évolution et qu'il fait partie de notre destin. Pour arriver à assumer pleinement ce destin, il nous faut cependant accepter de vivre un déséquilibre passager, une absence temporaire de stabilité. Ces moments sont parfois plus difficiles pour ceux et celles qui nous entourent qu'ils ne le sont pour nous-mêmes. Ils n'en sont pas moins utiles pour les uns comme pour les autres. Il faut en effet réaliser qu'en acceptant de relever les défis que la vie met généreusement sur notre route on favorise non seulement notre évolution, mais également celle des autres. Le meilleur exemple à donner à ceux qu'on aime et dont on se sent responsable n'est-il pas celui du courage et de l'authenticité?

Plusieurs avenues sont accessibles pour nous aider à prendre de bonnes décisions quant à nos choix de vie, surtout lorsque ces choix auront de grandes répercussions pour l'avenir. Qu'il s'agisse de nos relations personnelles, de notre travail ou de nos loisirs, comment trouver la bonne route, celle où nous nous sentirons solides et heureux? Certains prônent l'action, le combat et la parole pour arriver à faire des choix efficaces. D'autres vous diront que s'arrêter complètement, lâcher prise et méditer en silence est le meilleur moyen pour déterminer ce que l'on veut vraiment et y accéder.
 

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Action et méditation

Les hommes et les femmes d'action ont toujours eu bonne réputation. On dit de ces personnes qu'elles ont le vent dans les voiles, du coeur au ventre et qu'elles ont un bon sens de l'organisation. Si, en plus, ces personnes sont pourvues d'un bon sens de la communication, elles sont susceptibles d'atteindre leurs idéaux plus facilement que les autres. C'est du moins ce que laisse croire une certaine approche de la vie moderne.

Dès le passage de l'enfance à l'adolescence, un être humain est confronté à la dure réalité de la compétition féroce et de la loi du plus fort. Cette réalité énergise les uns alors qu'elle en écrase d'autres. Les premières tentatives pour se faire un ou une amie de coeur sont souvent déterminantes dans la perception que l'on a de soi comme gagnant ou perdant en ce domaine.

Les expériences acquises dans le milieu scolaire oudans celui de la recherche d'un emploi peuvent aussi marquer à tout jamais la personne qui en est à ses premières armes dans la vie.

Les gens combatifs ? les anglophones disent plutôt assertive ? sont cités en exemple comme modèles à suivre. Bien des jeunes s'efforcent donc de solidifier leur carapace, suivent des cours de motivation offerts par des firmes reconnues et développent toute une batterie de moyens pour faire leur place au soleil. Ils sont persuadés que le succès appartient au plus fort ou, du moins, à celui qui semble l'être. Les cours visant à améliorer la présentation de soi, le comportement en entrevue et la qualité d'élocution obtiennent également beaucoup de succès. On y enseigne même la façon de s'habiller pour mettre toutes les chances de son côté.

Ces méthodes où l'action et une certaine stratégie dominent sont intéressantes, mais elles ne mènent au résultat escompté que si on les allie à d'autres attitudes non moins valables et pourtant très différentes. La force physique, par exemple, ne saurait jamais être supérieure à la force mentale. Des légendes comme celle de David et Goliath nous montrent bien que l'habileté et la réflexion sont souvent supérieures à la force brutale irréfléchie. Des attitudes axées sur la méditation, la relaxation et le lâcher prise représentent donc des atouts aussi importants que les autres pour réussir dans tous les domaines. Tout réside en fait dans le dosage et l'habileté à manoeuvrer entre les uns et les autres.

J'avais presque trente ans déjà lorsque j'ai compris qu'il était possible d'utiliser volontairement le subconscient en le programmant. Sans cette connaissance, j'aurais sans doute continué à multiplier les efforts pour atteindre certains objectifs, alors qu'avec cette méthode, simple, silencieuse et ne demandant qu'un minimum d'investissement, j'ai obtenu encore davantage.

À peu près à la même époque, j'ai aussi compris que la pratique de certaines techniques de méditation et de relaxation pouvait constituer un atout aussi valable quemes diplômes ou ma personnalité. Le yoga, l'autohypnose, le rêve dirigé, la visualisation créatrice, le training autogène, la répétition de mantras ou phrases-clés et même l'écriture sont quelques-unes des approches complémentaires qui, alliées à l'action, m'ont aidée à atteindre un meilleur équilibre.

En fait, l'alternance et la complémentarité de l'action et de la méditation, de la parole et du silence, de la persévérance et du lâcher prise, du travail et du repos nous permettent d'atteindre de façon harmonieuse nos objectifs. Cette manière d'utiliser toutes nos facultés génère aussi une impression gratifiante d'équilibre.

Celui qui passe ses journées à rêver à de belles choses mais n'accepte jamais de se relever les manches pour mettre la main à la pâte n'ira pas très loin. L'une de mes nièces, par exemple, à toujours caressé le rêve d'être médecin ou psychologue. Le problème, c'est qu'elle n'a jamais réussi son cours de mathématiques de cinquième secondaire et n'a pas voulu prendre les moyens nécessaires pour réaliser son rêve. Elle l'a donc abandonné parce que sa concrétisation lui demandait un effort trop important.

D'autres personnes ne ménagent aucun effort pour arriver à leur but, mais elles le font parfois sans réflexion préalable. Elles risquent alors d'avoir des surprises désagréables en cours de route. Quand on fonce tête baissée, il arrive qu'on frappe un mur. Ce n'est pas parce que c'est une mauvaise route, puisqu'il n'y a pas de mauvais chemins. De telles expériences répétées nous amènent cependant à une certaine maturité. On apprend justement la pertinence de mûrir un projet et de se préparer intérieurement à traverser l'expérience avant de passer à l'action.

Ceux et celles qui ont lu mon premier livre, Pourquoi pas le bonheur?, savent que j'avais raté une occasion d'avancement dans mon milieu de travail et que j'avais été déçue par cette contre-performance. Pourtant, elle m'a permis d'apprendre beaucoup. Plusieurs années suivant cet échec, je décidais de poser ma candidature à un poste que je rêvais d'obtenir. Cette fois, ma préparation fut tout autre. Je me suis d'abord bien documentée sur l'organisme qui offrait ce poste, en étudiant la loi qu'il administrait et en lisant son rapport annuel, puis j'ai visualisé ma démarche. Reposée et sereine, je me suis présentée à l'entrevue. L'examen écrit s'est très bien passé parce que j'étais très bien préparée. Quant à l'entrevue, elle s'est déroulée dans une atmosphère de calme et d'assurance. Rien à voir avec la Michèle qui avait échoué quelques années auparavant. En alliant les forces opposées d'action et de réflexion, j'ai obtenu l'emploi facilement. J'y suis toujours d'ailleurs et je ne regrette pas ma démarche.

Dans le domaine du travail, les choses n'ont pas été de tout repos pour moi. Mais le sont-elles pour quiconque? Je suis bien consciente pourtant de ma chance d'avoir un emploi stable et intéressant. Sans ce travail, particulièrement au tout début de ma vie d'adulte, mon équilibre aurait sans doute été encore plus précaire. Comme je devais lutter pour ma survie émotionnelle et affective, panser mes blessures d'enfant mal aimée, j'ai sûrement pris une bonne décision en m'orientant vers la fonction publique, qui a répondu à mes attentes. Préférant être spécialiste que généraliste, j'ai pu apprendre et maîtriser les connaissances nécessaires à l'exercice de mes fonctions dans chaque organisme pour lequel j'ai eu l'occasion de travailler. Les défis furent de taille et jamais reposants. Mon passage à la Société de l'assurance automobile, où je fus pendant sept années présidente d'auditions, a laissé en moi des traces inoubliables. Les horaires de travail, la souffrance des victimes d'accidents d'automobile, les analyses complexes à faire, la pression des médias sur cet organisme, les baisses salariales n'ont cependant pas eu raison de mon ardeur au travail. Lorsqu'on aime ce que l'on fait, on est prêt à bien des sacrifices.

D'autres sphères de ma vie m'ont aussi fait connaître des états d'âme douloureux et fort complexes. Étant maintenant sortie de ces enfers et étant consciente des excès dans lesquels j'ai dû tomber avant d'arriver à bon port, je remercie la vie de ma chance. Ces déséquilibres profonds n'ont fort heureusement pas laissé de séquelles importantes, mais ils ont à tout jamais marqué mon coeur et mon âme. L'un de ces déséquilibres a duré un peu plus de dix années, soit de seize ans à vingt-sept ans. Il s'agit de ma période d'anorexie-boulimie.

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La nourriture: le cauchemar et la guérison

Mon histoire d'anorexie et de boulimie ressemble probablement à celle de plusieurs autres jeunes filles malheureuses. La souffrance des anorexiques s'exprime par le refus de manger, l'aspiration à atteindre une maigreur excessive, la difficulté à accepter de devenir une personne adulte. Celle des personnes boulimiques ? dont on dit qu'elles mangent leurs émotions ? s'exprime, quant à elle, par l'ingestion massive d'aliments afin de faire taire cette souffrance, de la remplacer par le dégoût de soi, de son manque de volonté et de ses kilos en trop.

J'ai vécu ce drame. Et ce qui ne m'a pas aidée, c'est que je n'avais jamais entendu parler de cette maladie. Je venais juste d'avoir seize ans, en 1965, quand cette maladie insidieuse a commencé à se manifester, à gruger mes énergies.

L'histoire débute de façon assez spectaculaire. Je travaillais comme monitrice dans une colonie de vacances pour déficients mentaux et, en moins de deux mois, mon poids passe de cinquante kilos à près de soixante-cinq kilos. Je suis complètement déstabilisée et paniquée. Ma mère tente de me consoler en m'assurant qu'elle va m'aider à m'acheter de nouveaux vêtements. Je n'ai que faire de ses encouragements. En fait, je n'ai qu'un seul objectif: retrouver mon poids initial.

L'automne suivant, ayant quitté la maison pour aller étudier à Montréal, je décide de me mettre au régime. J'achète tous les livres que je trouve sur le calcul des calories, les diurétiques et même les laxatifs, pour éviter que la nourriture ne séjourne trop longtemps dans mon corps. J'ai conservé plusieurs de ces livres remplis de diètes miracles qui promettent une silhouette filiforme. À mon grand désespoir, mes efforts me conduisent, une année plus tard, à un poids encore plus élevé. Je me rends allègrement jusqu'à soixante-dix kilos et je ne comprends pas ce qui se passe.

Je suis parfois trois ou quatre jours sans manger aucun des aliments interdits, soit les quatre «p» ? pain, pommes de terre, pâtes et pâtisseries ?, et je me gave de laitue. N'en pouvant plus, je me console soudain avec ces interdits en me promettant qu'il ne s'agit que d'une incartade passagère. Je ne réalise pas, à l'époque, qu'en mangeant de façon aussi déséquilibrée je ne fais que donner à mon corps l'occasion de prendre des kilos. Lorsque le corps est privé d'un ingrédient pendant plusieurs jours, il l'assimile de façon plus dramatique lorsqu'on se remet à en manger.

Je passe ainsi d'un régime à un autre pendant plus de quatre ans. Les résultats sont parfois spectaculaires parce que je tiens le coup pendant plusieurs mois. Ces périodes où mon poids descend me rendent euphorique. Je me sens tellement forte et fière de ma volonté de ne pas manger. Mais dès que je relâche ma vigilance, je vois avec horreur remonter l'aiguille du pèse-personne et sombre à nouveau dans un découragement profond. Je me revois encore monter délicatement sur le pèse-personne, appuyer la main sur un meuble à proximité pour faire descendre l'aiguille, puis n'enlever ma main qu'avec une extrême lenteur de peur de voir l'aiguille remonter trop haut. Je revois mon sourire de contentement lorsque l'aiguille ne dépassait pas les cinquante-deux kilos et mes larmes lorsque c'était le contraire. Je me détestais alors si fort que j'aurais voulu disparaître pour toujours.

Depuis plusieurs années maintenant, je ne me pèse qu'occasionnellement, lorsque je vais à l'entraînement ou lors d'examens médicaux. Mon poids est d'une stabilité à toute épreuve, même s'il ne me déplairait pas maintenant de prendre quelques kilos, question d'ajouter des rondeurs à mon corps gracile. J'ai de bonnes jambes, en raison de la pratique de la danse, et une taille très fine, mais, à l'instar de toutes les personnes ayant souffert d'anorexie, les clavicules et les omoplates me semblent un peu proéminentes. Chez les anorexiques, on peut souvent parler d'angles au lieu de rondeurs. Peine perdue, impossible de prendre un seul kilo, et ce, depuis plus de vingt ans déjà. Je suis condamnée à la minceur! À tout prendre, je ne m'en plaindrai pas, car pour rien au monde je ne voudrais retourner en arrière et revivre ce cauchemar. Les angles peuvent aussi avoir leur charme, selon l'oeil qui les regarde. De toute façon, je préfère de loin mon corps actuel, anguleux peut-être, mais qui me permet une grande liberté quant à l'alimentation. Sans être gourmande, je suis une bonne fourchette et j'aime bien savourer de bons petits plats. Je suis aussi friande de chocolat noir et de crème glacée. Il m'arrive fréquemment de prendre un goûter, comme des biscuits et un bon verre de lait, avant de me coucher. Par contre, je ne mange jamais entre les repas.

Pour revenir à mes excès alimentaires, j'ai donc continué à suivre tous les régimes qui me tombaient sous la main, pour ne pas dire sous la dent, dans l'espoir de stabiliser mon poids. Cette aventure dura jusqu'à la fin de mes études de droit. J'étais alors âgée de vingt-trois ans et commençais ma vie professionnelle. À partir de cet instant, ce fut une véritable débandade alimentaire. Vivant seule en appartement, il m'était facile de manger n'importe comment et n'importe quoi sans que personne m'en fasse la remarque. Je vécus aussi quelque temps chez l'une de mes tantes, mais je m'arrangeais toujours pour manger à des heures différentes des siennes afin qu'elle ne sache pas quelles étaient mes habitudes. Se cacher pour manger ou ne pas manger est une attitude caractéristique des personnes souffrant de boulimie et d'anorexie. On ne veut pas que les autres sachent qu'on a un problème et on le camoufle. À cette époque, qui dura un peu plus de trois ans, j'ai imaginé les pires stratagèmes pour assouvir mon besoin d'ingestion et ma hantise de prendre du poids. J'avais, par exemple, inventé une recette hypocalorique infaillible pour me bourrer l'estomac sans risquer d'engraisser. J'achetais du lait évaporé et écrémé en conserve. J'y ajoutais un succédané de sucre et des essences, comme de la vanille. Je passais ensuite ce mélange au malaxeur pour faire gonfler le lait. Rempli de bulles d'air, comme une mousse, le lait prenait alors un volume incroyable, un peu comme de la crème fouettée. Lorsque j'ingérais cette concoction de mon cru, je vous jure que j'en avais pour quelques heures à me sentir pleine et ballonnée. J'ai ainsi utilisé mon imagination pour inventer des façons de continuer à être gloutonne sans prendre de poids. Je m'en voudrais de donner d'autres exemples de ces petites inventions diaboliques de crainte qu'elles ne soient copiées par d'autres personnes souffrant actuellement de cette triste maladie. Je suis pourtant persuadée que ces personnes réussissent à trouver des trucs, comme je l'ai fait moi-même, sans avoir à copier qui que ce soit. Lorsqu'on souffre d'un tel problème, notre petit démon intérieur vient à bout de tous les obstacles et il nous suggère les pires idées.

Il fut un temps où je ne mangeais que des protéines pour pouvoir boire des boissons alcoolisées sans risquer de prendre du poids. Cette approche, que j'avais trouvée dans un livre écrit par un médecin, était en fait très mauvaise pour la santé car elle me privait de certains aliments nécessaires au bon fonctionnement de tous les systèmes corporels. Il y eut aussi des périodes de jeûne partiel, où je ne me permettais que des raisins et de l'eau. Après de telles cures, qui pouvaient me faire perdre jusqu'à deux kilos en deux jours, je n'étais plus capable de voir une grappe de raisins sans avoir envie de vomir. Un peu plus tard, ayant découvert le yogourt et ayant entendu parler de ses propriétés nutritives mais pas trop engraissantes, je me suis nourrie de ce seul aliment pendant une période de trois mois: deux yogourts au déjeuner, deux au dîner et deux au souper. Après un tel excès, vous vous doutez sans doute qu'aujourd'hui encore j'ai de la difficulté à manger un yogourt sans repenser à ces longs mois «yaourtiens».

J'ai également connu une période «gigot d'agneau». Matin, midi et soir, le gigot d'agneau était au menu. J'ai compris, en entendant récemment des témoignages pathétiques, qu'il est fréquent pour les anorexiques de réduire leur ingestion de nourriture à un aliment unique. Ils se sécurisent par ce moyen et sont certains de ne pas dépasser le nombre de calories permises pour ne pas prendre de poids.

J'ai ajouté, à ces méandres douloureux de privations et de gavages incroyables, des vomissements provoqués, des injections pour la cellulite, des enveloppements qui favorisent la sudation, l'ingestion de diurétiques et de laxatifs. J'ai tellement souffert durant cette période que je ne trouve aucun mot pour décrire cette souffrance. C'était une obsession continuelle de chaque heure, je dirais même de chaque instant de ma vie. Ces années auraient pu être si belles et si merveilleuses, mais mon destin était celui des personnes pour qui le passage de l'adolescence à l'âge adulte est dramatique. Mon frère Louis m'a dit récemment qu'à l'époque il ne s'est même pas rendu compte de mon désarroi et qu'il était très étonné de l'apprendre maintenant. Il se demande d'ailleurs si j'ai véritablement souffert d'anorexie puisque j'ai réussi à m'en sortir sans aide médicale. Pour avoir entendu des reportages et discuté avec des personnes dont l'anorexie-boulimie a été diagnostiquée, je n'ai personnellement aucun doute à ce sujet. Je sais que je me suis rendue au fond de l'abîme durant cette période et que j'ai espéré mourir tellement je ne pouvais plus supporter cette vie misérable. Puisque je m'en suis sortie si bien, j'ai sans doute fait preuve d'un courage peu commun tout en bénéficiant de l'aide constante de mes guides. Je ne peux qu'en remercier la vie et constater que je l'ai échappé belle.

Les personnes souffrant de ce problème vivent donc dans un déséquilibre total. Fort heureusement pour moi, ce cauchemar s'est terminé avant que j'atteigne la trentaine. Je réalise maintenant que cette maladie aurait pu me conduire directement à la tombe si je n'avais pas eu la chance inouïe de rencontrer Jerry, dont je parle dans Pourquoi pas le bonheur? et qui m'a fait connaître la programmation du subconscient. Après avoir subi le martyre des régimes pendant dix longues années, j'ai enfin découvert cette technique avec laquelle j'ai stabilisé mon poids sans avoir à me priver. Cette technique n'a pas réglé tous mes problèmes émotionnels, mais elle a certainement été un déclencheur efficace qui m'a conduite, petit à petit, à une libération totale de mon déséquilibre alimentaire.

Ce déséquilibre n'était en fait que la pointe d'un iceberg qu'il m'a fallu aussi découvrir, le moment venu. Les personnes souffrant d'anorexie et de boulimie souffrent en effet, pour la plupart, de dépendance affective, dépendance qui est directement liée au fait que les besoins de l'enfant n'ont pas été suffisamment bien comblés, ce qui entraîne des carences profondes. Pourquoi donc, au sein d'une même famille, les besoins d'un individu sont-ils comblés de façon satisfaisante, mais pas ceux d'un autre? Cette réalité difficile à comprendre s'explique peut-être par la sensibilité de la personne en cause et sa difficulté à capter les messages d'amour qui lui sont destinés. Se sentant rejeté et incompris, un enfant court évidemment le risque de devenir plus tard un adulte carencé et sujet au déséquilibre. Les êtres sensibles ont parfois plus de difficulté que les autres à contrôler leurs émotions et leurs instincts. La raison et la passion se livrent bataille plus souvent chez ces personnes que chez celles ayant connu une enfance plus sereine.

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Raison et passion

Je n'ai pas encore le bonheur de vivre avec l'homme de mes rêves au quotidien et je ne suis pas entourée d'enfants à chérir. La dépendance affective dont j'ai souffert pendant plusieurs années est sans aucun doute la grande responsable de ma difficulté à établir une relation stable avec une personne du sexe opposé. Ma nature farouchement indépendante et passionnée y est sans doute aussi pour quelque chose. Ne désirant que le meilleur, pour moi comme pour mon partenaire, il m'a fallu chercher longtemps avant de trouver l'élu de mon coeur. Mieux vaut tard que jamais, dit-on souvent. Dans mon cas, ce dicton s'avère très juste. Je suis une femme ardente et je devais trouver chaussure à mon pied avant d'être prête à m'engager.

Il n'existe pas qu'une seule voie pour atteindre l'équilibre entre la raison et la passion. Il y a autant de routes que d'individus. J'ai compris, en observant ma propre vie et celle des autres, que la meilleure façon d'être heureux, c'est d'être capable de décider quand on veut être passionnément raisonnable et quand on sera raisonnablement passionné.

Si vous obligez une personne passionnée à entrer dans un moule ou un carcan défini à l'avance par la société, vous risquez d'éteindre sa flamme. Vous la condamnez à un équilibre qui ne correspond probablement pas à ses besoins. C'est ce qui se passait, il n'y a pas si longtemps, dans le milieu scolaire. Il fallait rester assis, des heures durant, à assimiler toutes sortes d'informations, sans possibilité de se dégourdir les jambes, de satisfaire son besoin de se retrouver au grand air. Fort heureusement, les programmes scolaires ont été réaménagés et tiennent maintenant compte de tous les aspects de l'être humain. On a aussi créé des classes spéciales pour donner une chance aux marginaux, aux décrocheurs.

En définissant d'avance l'équilibre, on a forcé des milliers de gens à prendre une route qui ne leur convenait peut-être pas. Il fut un temps où c'était bien vu, au Québec, d'avoir au moins un prêtre ou un médecin dans sa famille. Quel honneur pour les parents qui s'étaient «saignés à blanc» pour payer les frais d'instruction du jeune homme en question! Les jeunes filles, pour leur part, ne pouvaient aspirer qu'à un emploi d'institutrice, d'infirmière ou de secrétaire jusqu'à ce qu'elles trouvent un mari pour fonder un foyer. Quant à celles qui demeuraient célibataires, on les traitait de «vieilles filles» et on insinuait qu'elles n'avaient pas les atouts nécessaires pour susciter l'amour d'un homme.

La société a imposé un même modèle d'équilibre et de perfection pendant des décennies. Il fallait dompter, refouler la passion. Une masse de gens a ainsi suivi la voie de la raison, en ne se gênant pas pour montrer du doigt les personnes plus marginales. Heureusement, les temps ont bien changé. L'être humain a réussi à briser les chaînes des préjugés et des balises préétablies pour exercer enfin son libre arbitre quant à ses choix de vie. Tant sur le plan personnel que sur le plan professionnel, les cadres étroits et injustifiés ont craqué. La passion peut maintenant s'exprimer. La raison a également sa place, mais elle relève maintenant de la conscience individuelle. Plus question de juger les autres pour leurs imperfections, plus question de définir la vertu au nom de la raison.

À ce sujet, l'attitude de l'ancienne première dame de France, Danielle Mitterrand, à la suite du décès de son mari, François Mitterrand, est très éloquente. Elle a démontré une telle dignité et un tel degré d'évolution que j'en ai eu des papillons dans le creux de l'estomac. Dans une entrevue, on lui demandait pourquoi elle avait accepté que la femme avec qui son mari avait eu une liaison et la fille issue de cette union amoureuse assistent aux funérailles. Avec candeur et bonté, Danielle Mitterrand a répondu que cela aurait sans doute été lesouhait le plus cher de son mari puisqu'il aimait profondément ces deux personnes. Elle a aussi ajouté qu'en agissant de la sorte elle espérait contribuer à ouvrir les esprits et les coeurs. Elle considérait que l'amour de son époux pour cette autre femme était aussi légitime que celui qu'il avait partagé avec elle pendant de nombreuses années et a donc accepté sans hésiter sa présence aux funérailles nationales. Quelle femme audacieuse et forte que cette Danielle Mitterrand! En faisant éclater les barrières des conventions, elle a respecté la passion de son mari et a fait preuve d'une grandeur d'âme exceptionnelle. La raison, dans son cas, a été d'accepter les choses telles qu'elles étaient sans tenter de nier la réalité. Pourquoi camoufler la vérité et essayer de donner au monde entier une image fausse de cet homme qu'elle avait aussi aimé profondément? Danielle Mitterrand a précisé que la meilleure façon de prouver son amour et son respect pour lui était justement de ne pas cacher une partie importante de ce qu'il avait été, comme si cette partie était mauvaise. Mme Mitterrand a déclaré enfin qu'elle souhaitait de tout son coeur que les êtres humains commencent enfin à s'aimer au lieu de se battre les uns contre les autres. Je ne peux qu'admirer son courage et son besoin d'authenticité.

Raison et passion entrent souvent en conflit dans nos vies, mais finissent fort heureusement par se côtoyer avec équilibre. J'ai tout récemment eu la chance de faire la connaissance d'Andréa, une femme originale et déterminée qui n'a pas eu peur d'aller au bout de ses rêves. Elle habite une immense propriété en bordure du lac où j'ai moi-même ma résidence. Originaire de Québec, elle a grandi au sein d'une famille nombreuse composée de neuf garçons et de deux filles. Ayant eu comme modèle un père qui réussissait bien en affaires, elle a très rapidement décidé que sa vie ne se passerait pas dans la pauvreté. Elle aurait même dit à ses parents qu'elle épouserait un jour un banquier. Avant d'avoir atteint la majorité, elle se sauve de chez elle et trouve un emploi dans un hôtel. Elle réussit à suivre des cours de chant et décroche finalement un emploi comme chanteuse «populaire» à New York. C'est alors, à vingt ans, qu'elle fait la rencontre d'un homme riche et puissant, banquier de surcroît, et de trente-cinq ans son aîné. Il est marié mais ne tarde pas à se libérer pour demander à la belle de ses rêves de partager sa vie. Elle n'a pas le coup de foudre pour cet homme, mais est consciente qu'il représente sa chance d'accéder enfin à tout ce dont elle a rêvé depuis si longtemps. Bien qu'elle n'en soit pas follement amoureuse, elle cède donc aux avances de son prétendant.

Elle fréquentait déjà, au moment de sa rencontre avec celui qui allait devenir son mari, un jeune homme d'origine yougoslave. «Il était beau comme un dieu, dit-elle avec le sourire, mais je ne voulais pas m'engager avec lui parce qu'il était pauvre et aussi beaucoup trop jeune.» Elle ne lui avait d'ailleurs pas caché ses ambitions dès le début de leurs fréquentations. Cette dame a une expression bien à elle pour signifier qu'une personne ne correspond pas à ses attentes. «Tu ne te qualifies pas», disait-elle à son beau Yougoslave lorsqu'il parlait de leur union.

Le mariage d'Andréa a été un succès malgré les motivations matérialistes qui l'ont conduite à cet engagement. Il a duré vingt-cinq ans, jusqu'au décès de son époux, qui la surnommait affectueusement Sunny parce qu'il la considérait comme son rayon de soleil. Une petite fille est née de ce mariage peu conventionnel et ses parents lui ont donné tout ce dont un enfant peut rêver.

Intriguée par cette histoire tellement différente de la mienne, et curieuse de mieux comprendre cette union que je n'aurais même pas envisagée une seconde dans ma propre vie, j'ai voulu en savoir un peu plus. Comment une femme peut-elle être heureuse en acceptant un mariage de raison? Est-ce possible d'être fidèle dans une union où le choc amoureux n'a pas eu lieu? Le luxe et l'argent peuvent-ils être un gage de bonheur pour certaines personnes? Moi qui me considère comme une passionnée intransigeante et qui préférerait épouser par amour le plus pauvre du village que de m'engager dans une union par goût du luxe, j'ai pourtant compris cette personne et son cheminement. Bien qu'elle n'ait pas eu le coup de foudre pour son mari, elle a toutefois appris à l'aimer véritablement en vivant à ses côtés. Elle dit que c'était un homme charmant, très raffiné et d'une prestance incomparable. Avec lui, elle a assisté à toutes les premières, au théâtre, au cinéma, à l'opéra. Elle a fréquenté les meilleurs restaurants et les grands de ce monde au bras de cet homme puissant. Je n'aurais même pas tenu le coup deux semaines, au rythme où se déroulait sa vie mondaine et sociale. Pour cette femme et son époux, ce fut cependant une vie de rêve. Elle dit qu'elle a vécu un conte de fées en partageant sa vie avec cet homme exceptionnel, et qu'elle ne l'a jamais regretté. En écoutant cette personne si différente de moi et pourtant aussi déterminée que je le suis, j'ai compris que c'est bien qu'il existe des différences entre les gens et que c'est facile de les apprécier lorsqu'on est heureux et sûr de soi. C'est aussi l'avis d'Andréa. Puisqu'elle est riche et possède beaucoup de biens matériels, certains pourraient l'envier et éprouver de la jalousie à son endroit, ou s'imaginer des histoires à son sujet sans même l'avoir rencontrée. Pour sa part, Andréa n'en a rien à faire et continue à vivre selon ses fantaisies et ses rêves. Elle a imaginé, pour sa maison, de telles particularités qu'on verrait bien ce décor dans un film de Disney. Elle me fait penser au personnage d'Alice au pays des merveilles, une éternelle petite fille qui aime provoquer mais qui aime surtout se faire plaisir. Est-elle vraiment heureuse et possède-t-elle la paix intérieure? Ne la connaissant pas très bien, je ne pourrais le dire, mais j'ai constaté qu'elle a un sourire franc et une capacité peu commune de dire les choses telles qu'elles sont. Elle ne semble pas porter de masque, elle est naturelle et elle mord dans la vie à belles dents. J'aurai très certainement l'occasion de revoir cette personne unique en son genre et de mieux la connaître.

Ce court mais significatif passage de cette femme originale dans ma vie m'a conduite à une réflexion sur l'équilibre à atteindre au regard des biens de ce monde. Certains ne pensent qu'à accumuler des biens sans toutefois profiter des bienfaits de la vie. Ils travaillent tant qu'ils se retrouvent à la fin de leur séjour sur terre sans avoir pris le temps de goûter le fruit de leur labeur. D'autres accordent si peu d'intérêt au confort et à la richesse qu'ils sont capables de tout abandonner au profit de la liberté. Comment trouver le juste milieu?

Possession et dépouillement

Issue d'un milieu assez aisé, j'ai vécu les douze premières années de ma vie sans me soucier des biens matériels. C'était d'amour, en fait, que je manquais, et non de vêtements ou d'argent de poche car, de ce côté, j'étais comblée. Les choses ont complètement changé au décès de mon père, alors que je venais tout juste d'avoir douze ans. J'ai vu ma mère souffrir d'une très grande insécurité matérielle, pas tant pour elle que pour nous, ses cinq enfants mineurs, qui étions habitués à un certain niveau de vie.

L'accumulation de biens n'a jamais été pour moi un idéal à atteindre, mais j'ai toujours considéré qu'il fallait absolument que je sois autonome sur le plan financier. C'était pratiquement une obsession chez moi et je n'ai pas épargné les efforts pour atteindre cet objectif important. Obligée d'emprunter pour payer mes études universitaires, je me suis retrouvée criblée de dettes dès le début de ma vie professionnelle. Rembourser ces dettes dans un délai raisonnable m'apparaissait la chose la plus urgente à faire dès la fin de mes études. Contrairement à d'autres jeunes qui profitent de cette étape de leur vie pour partir à l'aventure et découvrir le vaste monde, je me suis résignée à vivre modestement et à ne dépenser que pour le strict nécessaire. Malgré ces contraintes difficiles, je trouvais quand même le moyen de faire quelques voyages au bord de la mer, qui me fascinait et m'apportait un bien-être unique. J'ai d'abord vécu dans un petit appartement meublé, puis j'ai pu déménager dansun trois?pièces et j'ai acheté quelques meubles d'occasion. Pendant plus de dix ans, je n'ai pas eu d'appareils électroménagers personnels. Comme beaucoup d'autres, j'allais dans des lavoirs publics pour y faire ma lessive. Je devais en trouver un près de chez moi parce que je n'avais pas de voiture. Inutile de vous dire que je ne pensais pas du tout à me procurer des biens considérés comme luxueux, pas même une chaîne stéréo sophistiquée, malgré mon grand amour de la musique. J'ai toujours réussi, cependant, à m'entourer de livres. Pendant plusieurs années, j'ai beaucoup fréquenté les bibliothèques et les librairies qui vendent des livres usagés. J'ai aussi fait des échanges dans ces magasins où vous pouvez obtenir un livre usagé en donnant deux des vôtres. Tous les moyens étaient bons pour assouvir ma soif de lire et d'apprendre.

J'ai finalement remboursé toutes mes dettes et me suis procuré ma première voiture à l'âge de trente-cinq ans. Une petite Renault 5 gris métallique, manuelle et à toit ouvrant. C'était la fête! Quant aux appareils électroménagers ? cuisinière, réfrigérateur, laveuse et sécheuse ?, je ne les ai obtenus que lorsque j'ai déménagé à Québec avec mon copain. J'avais alors trente-huit ans. Je me rends compte, en repensant à tout cela, que j'ai possédé très peu de biens matériels pendant ces longues années. Je dois pourtant admettre que je n'en ai pas beaucoup souffert. Heureuse d'avoir été admise au barreau et d'avoir trouvé un emploi intéressant, je ne considérais pas ma situation comme dramatique. Je réalisais que bien d'autres jeunes travailleurs étaient dans le même bateau et je n'enviais pas ceux qui ne l'étaient pas. Ma préoccupation se situait ailleurs; j'étais en quête de paix intérieure et j'entretenais l'espoir de rencontrer quelqu'un avec qui je pourrais vivre l'harmonie physique, mentale et spirituelle.

Avec le recul, je constate aussi que je n'aurais pu avoir meilleur modèle de détachement des biens matériels que ma chère maman, qui est maintenant décédée. Elle était tout à fait incroyable. Elle ne s'attachait à rien et donnait facilement tout ce qu'elle possédait et qui semblait intéresser quelqu'un d'autre. On ne pouvait jamais faire un cadeau à ma mère en ayant l'assurance que celui-ci resterait en sa possession bien longtemps, sauf peut-être si on lui offrait des fleurs; maman aimait bien les regarder et personne n'osait lui demander de s'en départir. Mais pour le reste Produits de beauté, lingerie fine, bijoux, chocolats ou bonbons, accessoires pour la maison et même les livres dont elle raffolait, tout risquait de se retrouver ailleurs. Personnellement, je n'en ai jamais été offusquée, sachant bien à quel point il lui faisait plaisir de donner et de se départir des «biens de ce monde», pour employer son expression.

Ayant d'abord choisi la vocation religieuse puis celle d'infirmière, ma mère avait pour modèle la petite Thérèse de Lisieux, sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Elle n'avait donc pas le goût du luxe ni le désir d'accumuler des biens terrestres. Plus portée à la spiritualité que matérialiste, elle disait toujours qu'on n'emporte pas ce genre de biens au paradis. Elle faisait preuve d'un tel détachement que cela me tombait parfois sur les nerfs. Je la trouvais un peu désincarnée et j'aurais aimé qu'elle demande occasionnellement avec insistance un objet ou un autre. Rien à faire. Elle a vécu ainsi jusqu'à l'âge de quatre-vingt-huit ans et n'a jamais dérogé à son mode de vie. Elle aurait pourtant eu l'occasion de modifier sa façon de voir les choses lorsqu'elle a épousé mon père. En effet, celui-ci avait toujours fait, à sa première épouse, des cadeaux luxueux, comme des manteaux de fourrure, des bijoux et de beaux vêtements. On m'a raconté que maman a tout donné ce qui avait appartenu à la première épouse dès les premières semaines de son mariage et n'a jamais rien demandé par la suite. Elle ne se maquillait pas, portait rarement des bijoux et ne désirait que des vêtements classiques et sobres. Une couturière choisissait elle-même les patrons et les tissus pour confectionner ensuite les vêtements de ma mère. Lorsque ceux-ci étaient prêts, ma mère se rendait à l'essayage. Elle pouvait ainsi accompagner mon père en portant des toilettes convenables sans avoir à faire l'effort de les choisir elle-même. Cet aspect de la personnalité de ma mère m'a toujours semblé incompréhensible, mais je réalise aujourd'hui que ma capacité de détachement a probablement eu pour origine cet exemple de grand détachement. Et comme le passage de maman de l'autre côté de la vie a été d'une douceur infinie, je me dis qu'elle avait peut-être pressenti qu'un tel détachement préparait bien le grand départ.

J'ai donc commencé assez tard à prendre conscience du désir bien légitime de se procurer du beau et du confortable. Pour une personne du signe du Taureau, c'est plutôt inusité. On dit en effet des personnes nées sous ce signe qu'elles seraient matérialistes et très habiles en affaires. J'imagine que mon ascendant Lion a eu plus d'influence puisque je suis une éternelle romantique qui ne fait pas toujours bon ménage avec les chiffres. Je n'ai cependant pas suivi la voie tracée par ma mère et j'ai plutôt opté pour l'atteinte d'un équilibre très personnel entre les biens matériels et le détachement. J'ai en effet réalisé que posséder des biens n'est absolument pas un empêchement à l'évolution spirituelle. J'ai aussi compris que, selon la façon dont une personne envisage la possession matérielle et la place qu'elle accorde à la richesse dansson échelle de valeurs, cette richesse pouvait soit participer harmonieusement à la vie de cette personne, soit l'empoisonner.

L'histoire de Pierre, un ami de longue date, m'a beaucoup fait réfléchir sur cette question. Cet ami, un dentiste, avait ouvert un bureau avec des collègues. Marié et père de deux enfants, il avait, en apparence, tout pour être heureux: une maison luxueuse dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal, un chalet dans les Cantons-de-l'Est, deux autos de l'année et un revenu passablement au-dessus de la moyenne. Un jour, les plombs ont sauté et Pierre a pris conscience qu'à gagner ainsi sa vie il était tout simplement en train de la perdre. Pour arriver à maintenir son train de vie, il devait travailler sans relâche. La crise se préparait depuis longtemps, comme le laissaient présager nos grandes discussions sur les valeurs de la vie, sur son besoin de respirer, de prendre l'air, de bouger, d'apprendre et de vivre autrement qu'il ne le faisait. Il avait l'habitude de citer cette phrase de Victor Hugo: «Le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.»

Pierre était l'exemple parfait de celui qui a toujours suivi le droit chemin sans y déroger d'un iota. Brillant étudiant, il avait complété ses études universitaires sans problème et avait obtenu son diplôme de dentiste très jeune. Fils unique, il était la fierté de ses parents. Lorsqu'il décida de partir pour la Thaïlande avec pour seul bagage son sac à dos et son courage, sa mère passa à un cheveu de la crise cardiaque. Quant à son épouse, elle voyait venir le coup depuis quelques années et ne fut pas trop surprise. Pierre laissa tous ses biens à sa famille pour qu'elle ne soit pas dans le besoin, et, d'un commun accord, sa femme et lui divorcèrent. Le mariage battait de l'aile depuis longtemps et ils ont convenu que dans leur cas c'était la meilleure chose à faire, tant pour eux que pour les enfants. Pierre avait absolument besoin de se retrouver et, surtout, de prendre le temps de vivre.

Je n'oublierai jamais le jour où mon ami Jacques et moi avons été le chercher à son retour de Thaïlande. Jamais je n'avais vu Pierre si radieux. Dégagé de toutes ses contraintes matérielles, il avait pris le temps de réfléchir et avait décidé de laisser sa profession pour un temps indéterminé. Il s'inscrivit en théâtre à l'Université du Québec à Montréal, où il rencontra Marie?Nicole. Pendant plusieurs années, ils voyagèrent ensemble et avaient trouvé comme heureux compromis de ne travailler que les fins de semaine. Ayant peu de besoins, ils pouvaient se le permettre. Pierre et Marie-Nicole ont donc vécu selon un horaire différent de celui de la plupart des gens. Lui avait repris son travail de dentiste et elle devint son assistante. Je ne les ai pas revus depuis cette époque, mais j'ai appris d'un ami commun qu'ils vivaient toujours ensemble et n'avaient pas perdu leur charme de bohémiens. Cet exemple d'une personne qui ne peut s'épanouir malgré une situation matérielle enviable m'a beaucoup impressionnée. J'ai compris que l'équilibre et le bonheur d'une personne ne se mesurent pas à son compte en banque.

Posséder des biens matériels ne garantit donc pas le bonheur et la paix intérieure. En manquer n'est cependant pas très agréable. En s'appliquant à bien développer ses talents et ses ressources, une personne réussit habituellement à se procurer ce dont elle a besoin pour s'épanouir sereinement. J'ai constaté en effet que la vie m'a toujours apporté ce qu'il me fallait, ni plus ni moins. Mes biens les plus précieux sont mes animaux et quelques objets dont la valeur est avant tout sentimentale. Ma maison est hypothéquée et mon auto, louée. Quand j'ai dit à Andréa que deux autres personnes avaient la clé de ma maison, elle en a été très surprise. «Tu n'as pas peur qu'on te vole?» m'a-t-elle demandé. Ayant elle-même eu ce problème à quelques reprises, elle est plus prudente que moi à cet égard. J'ai réalisé, en lui parlant, que le fait de ne pas être riche et de ne pas avoir beaucoup de possessions me protégeait en quelque sorte d'une inquiétude propre à ceux qui ont sans cesse la hantise de perdre leurs biens ou de n'être fréquentés que pour leur richesse.

L'idéal, à mon avis, c'est d'avoir la possibilité de s'offrir ce que l'on désire et, surtout, ce dont on a besoin, sans toutefois s'accrocher à ses biens et en faire le centre de son existence. Puisque nous nous dirigeons tous vers le grand détachement qu'est notre mort physique, nous pouvons nous y préparer en reconnaissant que tous les biens terrestres nous sont seulement prêtés et qu'ils ne sauraient constituer notre véritable trésor. La vraie richesse se situe à l'intérieur de notre tête, de notre coeur et de notre âme. Mère Teresa ne possédait que son amour et son sourire. Elle fut pourtant l'une des personnes les plus lumineuses et les plus respectées du xxe siècle.

Corps, intellect et âme

Que vous soyez jeune ou âgé, riche ou pauvre, de nature passionnée ou flegmatique, l'appel de l'équilibre vous invite à bien considérer toutes les parties de votre être. En prenant conscience que l'être humain n'est pas seulement un corps ou une machine à penser, mais qu'il est constitué de matière, de pensée et d'esprit, on a déjà fait un pas vers l'équilibre. Le défi, par la suite, est d'arriver à composer harmonieusement avec toutes ces parties de l'être, un peu comme le fait un chef d'orchestre avec tous les musiciens qu'il dirige. Chaque instrument a son espace, son intensité et sa durée durant l'interprétation d'une pièce musicale. Si le premier violon décide d'enterrer la clarinette, ou que le basson joue à contretemps, il n'y a plus de beauté. Le chef d'orchestre est bien conscient de cette nécessité d'équilibre et d'harmonie. Avec ses musiciens, il répète des heures et des heures avant de livrer le produit final. La grande première n'est jamais à la hauteur de ses aspirations, mais il est quand même heureux de la performance. Au début des répétitions, les failles sont grandes et pourraient même décourager tout le monde. L'amour de la musique empêche cependant les interprètes d'abandonner et les conduit au dépassement.

L'amour de la vie nous invite à donner à chaque partie de notre être ce dont elle a besoin pour s'épanouir. Sans intelligence, un corps bien galbé ne reflète pas l'équilibre. Une tête pleine de connaissances théoriques dans un corps négligé volontairement dénote un maigre appétit pour le bien-être et la santé. Ne pas s'occuper de son âme par paresse spirituelle ne peut certainement pas contribuer au bonheur à long terme. S'intéresser sérieusement à chaque partie de son être, donner à chacune la place qui lui revient avec enthousiasme et détermination, voilà ce qui aide à vivre des moments d'équilibre même si cet idéal n'est jamais parfaitement atteint. Le jour où l'on ressent cet équilibre des forces et des ressources en soi, on rend hommage à la vie et à son Créateur. Les voies pour atteindre cet équilibre sont différentes d'une personne à l'autre, mais elles mènent toutes au même port.

Bien doser nos activités pour ressentir que toutes les parties de notre être ont leur juste part n'est pas toujours facile. Chaque étape de la vie nous amène, par la force des choses, à investir davantage dans une partie que dans une autre. L'enfance, par exemple, est avant tout axée sur l'apprentissage et le développement du corps. Dès la naissance, nous apprenons à respirer et à crier. Il nous faudra ensuite apprendre à manger, à utiliser nos mains, à marcher et à développer nos cinq sens. Une fois cet apprentissage terminé, il faut bien sûr conserver les acquis et travailler sur la force musculaire, la souplesse et l'endurance; un système cardiovasculaire mal entretenu est source de maladie et d'inconfort. Des outils simples mais efficaces permettent à l'être humain de développer son corps harmonieusement et de le conserver en bonne forme jusqu'à la fin de ses jours. C'est le travail de toute une vie et non de quelques années seulement. Une bonne alimentation, des exercices quotidiens favorisant la santé de l'appareil cardiovasculaire et la souplesse, un sommeil réparateur et la bonne humeur sont très certainement des clés essentielles au bien-être du corps. Vous pouvez abuser occasionnellement de l'alcool ou vous priver de sommeil, vous pouvez mal vous nourrir durant une certaine période ou faire peu d'exercices, mais si vous exagérez vous ne pourrez pas vous sentir en forme et détendu.

Le travail physique, qu'il s'agisse d'entretenir sa maison, de tondre la pelouse, de jardiner, de faire du vélo ou de la marche rapide, de nager ou d'apprendre les arts martiaux, amène certainement une qualité de vie supérieure. Les personnes plus riches qui peuvent engager des gens pour accomplir les tâches domestiques n'échappent pas à la nécessité de faire travailler leur corps si elles veulent se sentir bien. Réalisant cela, j'ai décidé d'accepter le travail même le plus routinier comme un mal nécessaire et d'en faire un joyeux labeur. Cette façon d'envisager le travail physique comme quelque chose de positif plutôt que comme une corvée est vraiment efficace. Je réalise qu'elle est même la source d'une grande satisfaction personnelle.

Une personne qui vise l'équilibre essaie également de développer ses facultés intellectuelles et de bien les utiliser. Dans ce domaine, les outils sont tellement nombreux que nous avons l'embarras du choix. Il n'est pas nécessaire de fréquenter les institutions d'enseignement pour faire preuve de curiosité intellectuelle. Lasanté mentale vient plutôt du contentement de notre intellect, de l'impression que nous apportons à ce dernier les ingrédients dont il a besoin pour se développer à sa pleine capacité. On dit que l'être humain n'utilise qu'un faible pourcentage de ses capacités. Paresse intellectuelle ou ignorance des lois de la psychologie? Probablement un mélange de différents facteurs qui finissent par nous plonger à notre insu dans une certaine inertie. À l'école, on apprend davantage aux élèves à se remplir la tête de connaissances dans le but de réussir aux examens que le plaisir de la connaissance elle-même. Certains échappent à cet écueil parce qu'ils ont déjà en eux l'appétit de la curiosité, de la découverte.

À cet égard, je suis persuadée que le livre est le meilleur véhicule de transmission de connaissances auquel un être humain puisse avoir accès. Avec d'autres véhicules, comme la télévision, la radio, Internet ou les spectacles, on ne retrouve pas la même intimité, la même sensualité qu'avec un livre. Ce moyen unique d'accéder à la connaissance et de développer ses facultés mentales est malheureusement moins populaire qu'autrefois. C'est dommage. Il est à espérer que le livre retrouve ses lettres de noblesse et une place de choix dans tous les foyers. Je me fais un devoir ? qui est aussi un plaisir ? de lire au moins quelques pages chaque jour. Les horaires chargés empêchent souvent les gens de s'asseoir et de savourer un bon livre. Prendre l'habitude de lire quelque chose de nouveau chaque jour est une excellente façon de garder son intellect en éveil.

Lorsqu'on pense équilibre mental, on pense aussi à la capacité de se sentir en paix intérieurement, heureux et serein. Mon pharmacien me disait que le nombre de personnes ayant des attaques de panique ou ayant recours à des antidépresseurs est à la hausse. Cette constatation de mon pharmacien m'a bien sûr attristée et m'a convaincue de la nécessité de continuer à me faire le porte-parole de la pensée positive. Tout en étant bien consciente des difficultés inhérentes à la condition humaine, puisque je les vis comme tout le monde, je n'en demeure pas moins persuadée que nous pouvons grandement améliorer cette condition en mettant du positif dans notre façon de voir les choses, dans notre quotidien. La pensée positive n'empêche pas les épreuves ni les accidents de parcours. Elle ne peut pas non plus transformer les personnes autour de vous si celles-ci ne décident pas elles-mêmes de modifier leur perspective. La pensée positive peut néanmoins faire réaliser que chaque épreuve contient un message à découvrir et qu'elle représente une excellente occasion d'affirmer sa force de caractère. Elle peut aussi devenir un tremplin pour accéder aux bienfaits de la vie au moment même où l'on rencontre cette souffrance inévitable. Doser la joie et la peine par l'utilisation de la pensée positive, cela s'apprend, quel que soit notre âge. En pratiquant cette philosophie de vie et en la partageant avec des milliers d'autres personnes, je me suis fait un cadeau inestimable. Je réalise en effet que ma capacité d'accueillir la souffrance et de retrouver la sérénité dans les épreuves les plus accablantes n'a cessé de grandir au fil des ans. Au tout début de ce livre, j'ai dit que j'étais vieille à vingt ans et que je suis jeune à cinquante. Je pourrais ajouter que j'étais fragile à vingt ans et que je suis beaucoup plus forte à cinquante. Paradoxalement, cette force n'a en rien altéré ma sensibilité et ma capacité de vibrer à la vie: plus forte qu'avant, je suis aussi plus amoureuse que jamais auparavant et plus heureuse que je n'aurais pu l'imaginer dans mes rêves les plus audacieux.

Pour tendre vers un équilibre heureux, j'ai appris à passer avec bonheur de la routine à la créativité, du travail aux loisirs, de la discipline à la fantaisie, de la parole au silence, de la solitude au partage. Le fait de vivre seulem'aide certes à doser plus facilement toutes les possibilités qui s'offrent à moi parce que je n'ai pas beaucoup de compromis à faire. Je réalise par ailleurs que ma capacité d'adaptation est beaucoup plus grande qu'auparavant et que je ne me laisse plus déstabiliser par les imprévus inévitables de la vie. J'adore les petits rituels et la répétition de certains gestes quotidiens. La recherche de l'équilibre m'a pourtant appris qu'il est intéressant de se laisser distraire et surprendre au moment où on ne s'y attend surtout pas. De la vieille fille bien dans ses petites habitudes et son horaire des plus réguliers, je suis passée à l'état de dame respectable au coeur d'enfant, à la souplesse de l'adolescente, à la maturité de l'adulte et à un début de sagesse généralement attribuée aux aînés. C'est le résultat du travail d'une vie que je recommencerais sans hésitation. Il faut cesser de penser et de dire que la pensée positive est une espèce de pensée magique. Elle est totalement différente en ce sens qu'elle n'invite pas à jouer à l'autruche et à se raconter des histoires. La pensée positive a été et reste pour moi un outil puissant pour traverser la vie avec équilibre et espoir.

L'observation de la nature et de ses caprices a aussi contribué à m'apprendre à mieux composer avec les aléas de la vie. Il ne fait pas toujours soleil, mais les pires tempêtes de neige ou de pluie finissent bien par cesser. Lorsqu'une calamité me tombe sur la tête, je trouve toujours un moyen de dédramatiser la situation, pour me donner une chance d'émerger. Je me souviens de la dernière période de No‘l, dont je parlais précédemment dans ce livre. Malgré ma souffrance morale, je me suis gâtée et j'ai trouvé des projets intéressants pour m'aider à traverser ce passage difficile. Chaque jour, j'ai continué à faire des exercices physiques, soit à l'extérieur avec ma chienne Soleil, soit à la piscine que je fréquente. Me retrouver au chaud dans le sauna et nager mes trente longueurs a toujours eu le don de m'apaiser. Durant cette période, j'ai fait le ménage de ma bibliothèque et j'ai décidé de me départir de tous les livres que je n'avais pas envie de relire un jour. En accomplissant ces gestes modestes mais utiles, j'ai pu conserver un certain équilibre malgré ma peine.

L'une de mes publications précédentes, intitulée Petits Gestes et grandes joies, constitue un aide-mémoire d'activités de toutes sortes, un guide de petits bonheurs au quotidien qui favorisent justement l'équilibre que nous recherchons tous au cours de notre vie. C'est souvent dans les choses les plus simples qu'on trouve les plus grandes joies. C'est du moins ce que ce volume démontre, exemples à l'appui. J'y ai aussi parlé de l'âme et de mes ressources préférées pour contribuer à son bien-être. Prendre soin de son âme est tout aussi important pour atteindre l'équilibre que de s'occuper de son corps et de sa tête. N'oublions pas que le corps et l'intellect ne sont que des véhicules temporaires pour l'âme qui les habite. Trop de gens l'oublient. C'est comme si l'on décidait d'accorder plus d'importance à la carrosserie de notre voiture ou à sa chaîne stéréo qu'à son moteur. L'être humain est avant tout un esprit incarné. L'esprit ou l'âme est en réalité la seule partie qui ne s'éteint pas après la mort physique. Que l'on soit la plus belle, la plus intelligente ou la plus instruite des personnes, nous ne quitterons cette terre qu'avec notre âme.

Bien des gens s'imaginent qu'ils peuvent vivre sans se soucier de leur vie spirituelle et sans même prendre conscience de l'existence de leur âme. En agissant ainsi, ces personnes se coupent d'une énergie puissante qui ne demande pourtant qu'à s'exprimer. Cette réaction vient probablement du fait que pendant trop longtemps on a obligé l'être humain à vivre dans la peur du châtiment de l'enfer et dans la honte du péché. Au Québec plus que partout ailleurs, la notion de péché était étroitement liée à tout le domaine de la sexualité, ce qui a eu pour effet d'éloigner un grand nombre de personnes de toute vie spirituelle. Je ne peux qu'encourager ces personnes à envisager cet aspect de leur être selon une nouvelle perspective. Je peux aussi témoigner du fait que cet intérêt pour l'âme et ses manifestations n'a été que bénéfique dans ma propre vie. Mon cheminement a été parsemé d'expériences, de recherches, de questionnements et parfois de doutes. Jamais cependant je n'ai été déçue en faisant appel aux ressources inépuisables de mon âme. Ma foi en une force supérieure à laquelle je peux avoir recours, ma volonté de travailler sans cesse à devenir meilleure, mon courage à regarder la vérité bien en face et avec humilité, ma pratique assidue d'exercices d'intériorité sont des facteurs d'équilibre appréciables.

Pour favoriser l'harmonie et l'équilibre du corps, de l'intellect et de l'âme, certaines activités se démarquent vraiment dans ma vie. La musique, par exemple, peut à elle seule rétablir cet équilibre en moins de deux. Lorsque je me sens fatiguée ou soucieuse, je n'ai qu'à me plonger dans la réalisation d'un montage audio et le tour est joué. Tout mon être participe alors à ce projet merveilleux. En écoutant la mélodie et les paroles d'une chanson, je suis prise entièrement, corps et âme. Mes oreilles écoutent avec attention, mon cerveau fait des recoupements et imagine les enchaînements du montage et mon âme s'émerveille à chaque note. C'est une sensation extraordinaire qu'on ne peut comprendre si on ne l'a pas expérimentée soi-même.

Le contact de l'eau a sur moi un effet tout aussi apaisant. J'en ai parlé précédemment, mais je ne peux m'empêcher d'y revenir. La piscine où je vais régulièrement effectuer mes longueurs est maintenant remplie d'une solution saline plutôt que chlorée. Le corps humain étant composé en grande partie de sel et d'eau, c'est sans doute ce qui explique le grand bien-être que je ressens à me détendre dans cet élément. Je constate aussi que le fait de quitter la maison pour me retrouver dans un décor tout à fait différent, de prendre quelques minutes pour méditer dans le sauna, pour y faire le vide, a souvent comme effet immédiat de m'apporter de nouvelles idées. Combien de fois ne suis-je pas revenue de la piscine avec la tête pleine et le coeur allégé!

J'ai très peu parlé dans ce livre de mon goût pour l'inactivité. Comme je m'intéresse toujours à quelque chose de nouveau et que je suis pleine de projets, vous pourriez m'imaginer comme une personne hyperactive, pour ne pas dire compulsive. Je suis en effet très douée pour l'action, mais la contemplation me plaît également. Je peux ainsi rester assise des heures à regarder un feu de foyer ou le lac et les reflets de la montagne dans ce dernier. Ces moments d'arrêt où rien ne se passe mais où la vie passe calmement sont aussi très importants pour mon équilibre. Sans ces périodes, je ne résisterais certes pas à toutes mes obligations et au stress inévitable de la vie. J'aime aussi prendre le temps de bien manger après avoir préparé un plat recherché. J'ai un faible pour les plats très relevés, à la cajun par exemple, et je me permets occasionnellement un bon vin corsé pour les accompagner. Je préfère les pinots noirs de Californie, mais je me laisse aussi tenter par d'autres vins provenant de différents pays. Il n'y a rien de tel pour me faire plaisir que de préparer un bon repas avec mon amoureux, puis de le savourer en tête à tête, à la chandelle. Ces moments intimes et reposants font aussi partie de ma boîte à souvenirs heureux. Je suis certaine que l'avenir continuera de garnir cette boîte car les recettes sont nombreuses et les bons vins à déguster aussi.

Le rêve fait également partie de mon équilibre. Malgré mes nombreuses réalisations, on dit souvent de moi que je suis une grande rêveuse. On a bien raison. Je rêve d'un monde sans guerres où les enfants auraient tous le droit au bonheur. Je rêve d'avoir un beau piano sur lequel je pourrais installer un chandelier; je m'y arrêterais parfois pour interpréter une certaine Romance sans paroles de Gabriel Fauré en pensant à mon bien-aimé. Je rêve aussi d'un jour où tous les êtres vertébrés seraient végétariens. Le guépard ne chasserait plus l'antilope, et les ours secontenteraient de fruits et d'herbe plutôt que de pêcherlesaumon. Mais si mon rêve devenait réalité, qu'adviendrait-il de l'équilibre écologique? Il y a beaucoup de choses qui dépassent l'entendement humain. Il faut donc s'en accommoder et comprendre que sans une part de mystère la vie ne serait plus ce qu'elle est: belle, capricieuse et parfois difficile à apprécier.

Enfin l'équilibre

Après un long périple, le navire tangue doucement et il sait qu'il a réussi à braver les pires tempêtes. Combien de temps lui reste-t-il à parcourir les flots calmes ou déchaînés avant d'atteindre le dernier port, celui vers lequel il se dirige depuis le tout début? Il l'ignore et ne s'en soucie guère.

Comme le navire dont je suis le capitaine, je sais que j'ai atteint un état qui pourrait s'apparenter à celui de l'équilibre. Mon Dieu, donne-moi la force de changer ce que je peux changer, le courage d'accepter ce que je ne peux changer et la sagesse d'en voir la différence. Cette prière simple mais tellement réconfortante m'a été enseignée par mon frère Louis qui a, pendant quelques années, fait partie du groupe des alcooliques anonymes. Cette prière propose une acceptation de la réalité tout en encourageant l'être humain à ne pas baisser les bras au premier obstacle. À moins d'être convaincu d'avoir tout fait pour améliorer une situation difficile et de réaliser que celle-ci est irréversible, il faut toujours conserver l'espoir et lutter. Cette façon d'envisager la vie avec sérénité et courage ne pourrait-elle pas représenter une belle voie vers l'équilibre?

L'équilibre, c'est de continuer à vouloir vivre intensément malgré le risque d'avoir mal, d'être déçu ou de ne pas atteindre tous ses objectifs. C'est continuer d'avoir les yeux pleins d'eau chaque fois qu'on entend les premières mesures de la Petite Musique de nuit de Mozart ou des Quatre Saisons de Vivaldi même si ça fait des centaines de fois qu'on les entend. C'est rire aux larmes sans raison et pleurer de joie parce que l'on est témoin d'un beau geste humanitaire. C'est dormir du sommeil du juste parce qu'on a la certitude qu'on a tout fait ce que l'on pouvait et qu'on a l'âme en paix.

L'équilibre, c'est accepter d'être seul au plus profond de son âme mais constater, à chaque instant, l'intense communion de cette âme avec toutes les autres âmes qui la côtoient et qui ont soif de lumière. Cette solitude quitte alors son antre stérile et devient irradiante. Cette solitude ne fait pas souffrir. Dégagée de toute angoisse ou d'un quelconque sentiment d'abandon, elle devient plutôt terrain d'accueil et d'amour. Ne pas mettre son bonheur ou même une parcelle de son bonheur sur les épaules d'une autre personne, mais accepter de partager ce bonheur avec l'ensemble de l'univers conduit à une autosuffisance reposante.

L'équilibre m'a invitée à plonger dans l'amour comme on plonge l'or dans le feu pour en retirer le meilleur. J'y ai appris à me réchauffer sans me consumer, à me laisser apprivoiser sans me renier, à donner sans m'oublier. La rencontre d'une âme soeur n'est pas le chemin de la facilité. C'est pourtant celui que la vie m'a permis de suivre parce que je l'en avais implorée passionnément. La vie m'a surprise en m'offrant généreusement ce fruit de mes désirs, et m'a obligée à y faire face. Je sais aujourd'hui que ce chemin exige confiance, respect et abnégation. Je sais aussi que l'être humain possède toutes les forces nécessaires pour assumer ses choix parce qu'il est à l'image de la vie elle-même. L'amour de la sagesse et la sagesse de l'amour, voilà où m'a conduite ma recherche de l'équilibre.

Cette recherche ne m'a donc pas évité la souffrance. Elle m'a appris à l'accueillir, à lui faire face courageusement et à accepter de la laisser partir le moment venu. Sans la souffrance, je n'aurais pas atteint la maturité, mais sans la joie je n'aurais pu survivre à cette souffrance. L'équilibre entre joie et souffrance représente un idéal que je vis maintenant avec bonheur.

L'équilibre, c'est un avant-goût du ciel. Lorsqu'on commence à tendre vers l'équilibre et à y goûter, on voudrait vivre jusqu'à cent ans et plus pour savourer encore et encore tous les bienfaits de la vie. Assez paradoxalement, on se sent aussi prêt à partir tout de suite parce qu'on ne laisserait pas de regrets derrière soi. On se sent fort et vulnérable à la fois, mais en ayant toujours la certitude que la vie vaut vraiment la peine d'être vécue. La mort, ultime passage de l'âme qui retourne à ses origines spirituelles, prend alors une signification nouvelle: elle est l'aboutissement d'un long mais passionnant voyage, le voyage intérieur, celui de la connaissance de soi.

Pensées sur l'équilibre

La vie est un éternel va-et-vient de hauts et de bas, de joies et de peines, de réussites et d'échecs. Le pari de l'équilibre consiste à traverser la vie avec ce qu'elle comporte de bon comme de difficile tout en continuant à être heureux.

Les êtres passionnés ont parfois la réputation d'être déséquilibrés. La plupart du temps, cette réputation leur est faite par ceux qui ignorent tout de la passion, mais l'envient parfois.

Aspirer à l'équilibre pourrait signifier vivre intensément le moment présent tout en préparant l'avenir, plonger dans ses passions sans en devenir esclave, oser le risque en dépit du danger, garder le cap malgré les passages initiatiques difficiles.

L'équilibre est une réalité personnelle, individuelle, qui peut donc être définie très différemment d'un individu à un autre. L'excès ne prend pas la même ampleur chez tout le monde. Ce qui constitue un excès pour une personne peut en effet être la normalité chez une autre.

Pour trouver le «juste milieu» qui nous permettra d'atteindre l'équilibre, il faut parfois plonger dans certains excès et souffrir suffisamment pour décider de ne plus s'y enliser.

Conserver une certaine vigilance dans l'apprentissage de nouvelles approches est une bonne façon de veiller à l'équilibre. Nos vieux réflexes tendent en effet à nous renvoyer rapidement d'où nous venons.

La vie nous invite, à chaque instant, à une alternance de comportements en apparence opposés mais qui s'inscrivent finalement dans un tout harmonieux qu'on pourrait nommer équilibre.

Le sens des responsabilités, le jugement et le courage sont des guides efficaces pour trouver le dosage légitime entre l'amour de soi et celui des autres. Dans la plupart des situations que nous vivons et des choix que nous avons à faire, ces trois indicateurs sont toujours utiles et de bon conseil.

L'altruisme peut se manifester de bien des façons et il est difficile de savoir si nous aimons suffisamment les autres, si nous les aimons de la bonne manière. L'amour et l'estime de soi sont toujours un préalable essentiel à l'équilibre.

Les personnes qui souffrent des plus grands déséquilibres physiques et émotionnels sont souvent celles qui assument mal leurs choix. Elles rêvent d'un équilibre parfait, aspirant à leur propre bonheur et espérant en même temps ne jamais faire souffrir qui que ce soit autour d'elles. Ce rêve utopique ne conduit jamais à l'équilibre et au bonheur.

Pour arriver à assumer pleinement notre destin, il nous faut occasionnellement accepter de vivre un déséquilibre passager, une absence temporaire de stabilité. Ces moments sont parfois plus difficiles pour ceux et celles qui nous entourent qu'ils ne le sont pour nous-mêmes.

L'alternance et la complémentarité de l'action et de la méditation, de la parole et du silence, de la persévérance et du lâcher prise, du travail et du repos conduisent de façon harmonieuse à l'atteinte de nos objectifs. Cette façon d'utiliser toutes nos facultés génère aussi une impression gratifiante d'équilibre.

Il n'existe pas qu'une seule voie pour atteindre l'équilibre entre la raison et la passion. Il y a autant de routes qu'il y a d'individus.

À moins d'être convaincu d'avoir tout fait pour améliorer une situation difficile et de réaliser que celle-ci est irréversible, il faut toujours conserver l'espoir et lutter. Cette façon d'envisager la vie avec sérénité et courage ne pourrait-elle pas représenter une belle voie vers l'équilibre?

L'équilibre, c'est accepter d'être seul au plus profond de son âme mais constater, à chaque instant, l'intense communion de cette âme avec toutes les autres âmes qui la côtoient et qui ont soif de lumière.

La meilleure façon d'être heureux, c'est d'être capable de décider quand on veut être passionnément raisonnable et quand on sera raisonnablement passionné.

La passion peut maintenant s'exprimer. La raison a également sa place, mais elle relève maintenant de la conscience individuelle. Plus question de juger les autres pour leurs imperfections, plus question de définir la vertu au nom de la raison.

L'équilibre et le bonheur d'une personne ne se mesurent pas à son compte en banque.

Posséder des biens matériels ne garantit pas le bonheur et la paix intérieure. En manquer n'est cependant pas très agréable. En s'appliquant à bien développer ses talents et ses ressources, une personne réussit habituellement à se procurer ce dont elle a besoin pour s'épanouir sereinement.

Puisque nous nous dirigeons tous vers le grand détachement qu'est notre mort physique, nous pouvons nous y préparer en reconnaissant que tous les biens terrestresnous sont seulement prêtés et qu'ils ne sauraient constituer notre véritable trésor. La vraie richesse se situe à l'intérieur de notre tête, de notre coeur et de notre âme.

S'intéresser sérieusement à chaque partie de son être, donner à chacune la place qui lui revient avec enthousiasme et détermination, voilà ce qui aide à vivre des moments d'équilibre même si cet idéal n'est jamais parfaitement atteint. Le jour où l'on ressent cet équilibre des forces et des ressources en soi, on rend hommage à la vie et à son Créateur.

L'équilibre, c'est de continuer à vouloir vivre intensément malgré le risque d'avoir mal, d'être déçu ou de ne pas atteindre tous ses objectifs. C'est continuer d'avoir les yeux pleins d'eau chaque fois qu'on entend les premières mesures de la Petite Musique de nuit de Mozart ou des Quatre Saisons de Vivaldi même si ça fait des centaines de fois qu'on les entend.

L'équilibre, c'est un avant-goût du ciel. Lorsqu'on commence à tendre vers l'équilibre et à y goûter, on voudrait vivre jusqu'à cent ans et plus pour savourer encore et encore tous les bienfaits de la vie. Assez paradoxalement, on se sent aussi prêt à partir tout de suite parce qu'on ne laisserait pas de regrets derrière soi.

Un pas de plus

Les chemins qui peuvent conduire au bonheur sont nombreux. Ceux qui favorisent la connaissance de soi, des autres et de la vie le sont également. Les maîtres à penser ont toujours privilégié, entre toutes les voies possibles, celle de la question. Combien de fois le grand maître Bouddha n'a-t-il pas répondu à une question d'un disciple par une autre question? En agissant ainsi, il obligeait le disciple à faire un effort pour trouver la réponse qui sommeillait au fond de lui.

Prendre le temps de répondre à certaines questions constitue donc une route particulièrement efficace et rapide pour mieux se connaître et pour faire des pas d'évolution. Chaque personne possède un sage intérieur qui ne demande pas mieux que d'être consulté.

On peut aussi se tourner vers l'extérieur et demander l'aide de thérapeutes, ce qui peut certainement s'avérer utile. Ayant suivi des thérapies à trois périodes de ma vie tout en faisant un cheminement complémentaire avec l'aide de mon frère Louis, je ne peux qu'approuver une telle démarche.

Il vient un temps, par ailleurs, où la rencontre avec soi?même et avec son sage intérieur s'impose de façon naturelle et bienveillante. C'est un moment passionnant puisque nous tournons alors le regard vers l'intérieur pour faire face à nos peurs, à nos angoisses et à nos doutes, mais aussi pour découvrir tout le potentiel de réflexion et d'action qui nous habite. En nous posant des questions et en notant nos réponses, puis en tentant de trouver leur fil conducteur, nous bénéficions d'un outil puissant pour libérer l'enfant sain en nous et pour nous donner accès à la créativité.

Je vous propose donc de faire cette rencontre avec vous-même en commençant d'abord par la simple lecture des questions proposées un peu plus loin dans ce livre. Ensuite, pour tirer le meilleur parti de ces questions, je vous suggère d'y répondre par écrit, dans un cahier, par exemple, en notant la date. Ne recherchez pas la beauté du style ou la perfection de la grammaire. La seule consigne que je puisse vous donner, c'est de faire cet exercice avec la plus grande authenticité possible. Laissez ensuite reposer les réponses pendant quelques jours. Puis, avant de vous endormir, relisez une ou plusieurs de vos réponses et demandez à votre guide de vous instruire davantage à leur sujet, par l'intermédiaire du rêve ou de tout autre véhicule de son choix.

Cette simple habitude vous permettra très certainement de faire des prises de conscience intéressantes. Elle vous ouvrira aussi certaines portes auxquelles vous n'aviez sans doute pas pensé. Vous pouvez travailler sur une ou plusieurs questions à la fois, selon vos besoins. Laissez-vous guider par votre intuition et vous trouverez la voie qui convient le mieux à votre situation personnelle.

Plusieurs thèmes sous-jacents à ces questions sont largement commentés dans mes deux livres précédents, Le Mieux de la peur et Petits Gestes et grandes joies. On y trouve aussi différentes pistes d'action pour favoriser le bien-être ou pour solutionner des problèmes auxquels font face la majorité des gens. Mes deux premiers livres, Pourquoi pas le bonheur? et Les Clés du bonheur, contiennent aussi des outils pour aider le pèlerin qui emprunte le chemin du bonheur à atteindre son objectif plus facilement. Je vous encourage néanmoins à faire d'abord l'effort de répondre seul aux questions qui suivent avant de consulter mes livres. Ce travail préliminaire pourrait en effet constituer un raccourci étonnant et vous faire découvrir des facettes de vous-même oubliées ou méconnues.

L'être humain qui se questionne sérieusement trouve toujours des réponses. Ces réponses le conduisent généralement à d'autres questions importantes pour lui. Le travail peut durer quelques mois pour les uns, quelques années pour les autres ou toute une vie pour ceux qui visent encore plus loin et plus haut. Il n'y a que vous qui puissiez déterminer le point de départ et le point d'arrivée. Capitaine de votre navire, vous en prenez la responsabilité et le contrôle. Vos premiers pas seront peut-être difficiles, mais vous constaterez, chemin faisant, que le travail sérieux et assidu enlève de nos épaules un poids incroyable. C'est comme si, parti pour une longue marche avec un sac à dos très lourd, on arrivait à se départir, au fur et à mesure de la randonnée, de certains objets inutiles.

Le travail investi pour se connaître soi-même et s'améliorer n'est jamais perdu. C'est l'une des activités les plus intéressantes et les plus utiles qu'un être humain puisse effectuer au cours de sa vie. Prendre quelques minutes chaque jour et décider de faire un pas de plus pour grandir, n'est-ce pas la meilleure façon de participer àlabonne santé de l'humanité? C'est l'une de mes convictions et je souhaite la partager avec vous qui cherchez aussi le bonheur et la paix. Je ne peux vous préciser quel résultat vous pourriez obtenir en accomplissant ce travail passionnant, mais je peux assurer que vous ne serez jamais perdant. Chaque pas accompli vous conduira vers un contentement intérieur toujours plus grand. Chaque marche franchie vous rapprochera d'un sommet dont vous seul pouvez fixer la hauteur.

Des questions

Est-ce que j'ai l'impression de bien me connaître? Comment pourrais-je me décrire en quelques mots? Est-ce que je trouve le moyen d'exprimer ma créativité et de développer mes talents?

Est-ce que j'ai une bonne estime de moi? Est-ce que je me respecte et sais me faire respecter par les autres?

Qu'est-ce qui m'apporte le plus de bonheur dans la vie? Pourquoi?

Quelles sont les activités quotidiennes que je m'offre pour éprouver de la joie?

Est-ce que je sais comment utiliser mon intuition? Est-ce que j'ai appris à me servir de mon subconscient pour améliorer ma qualité de vie?

Est-ce que j'ai parfois des obsessions qui m'empêchent d'être heureux? Est-ce que je suis capable d'en parler aux autres? Qu'est-ce que je pourrais faire pour diminuer mon stress par rapport à ces obsessions?

Est-ce que je suis à l'écoute des occasions qui se présentent dans ma vie? Est-ce que je suis attentif aux coïncidences et aux hasards qui me sont favorables?

Est-ce que je trouve des moyens pour vivre en harmonie physique, mentale et spirituelle? Quelle partie de mon être aurait actuellement besoin d'être encouragée pour rejoindre les deux autres?

Est-ce que je suis une personne ayant beaucoup d'énergie? Lorsque je manque d'énergie, comment est-ce que je réussis à recharger mes batteries?

Est-ce que mon besoin de donner ou d'être utile aux autres est satisfait? Comment suis-je utile aux autres? Est-ce que cela m'apporte quelque chose de positif ou ai?je l'impression de me sacrifier?

Quel est mon rapport avec la sensualité? Lequel ou lesquels de mes cinq sens m'apportent le plus de plaisir à vivre dans un corps physique?

Quel est mon rapport avec la sexualité? Est-ce que je me considère comme une personne épanouie sur le plan sexuel? Pourquoi? Si je ne me sens pas épanoui sexuellement, quels sont les moyens dont je dispose pour améliorer la situation?

Quel est mon rapport avec l'amitié? Est-ce que j'ai beaucoup d'amis? Est-ce que je me sens aimé et compris par mes amis? Est-ce que les gens abusent de moi?

Quel est mon rapport avec la vie amoureuse? Est-ce que je suis satisfait de ma vie amoureuse passée ou actuelle? Est-ce que je voudrais vivre quelque chose de différent de ce que je vis présentement?

Est-ce que j'ai peur de l'engagement et de l'intimité? Est-ce que je considère que le fait d'être amoureux constitue une entrave à ma liberté?

Est-ce que je sais ce qu'est la dépendance affective? Est-ce que je souffre parfois de dépendance affective? Est-ce que j'utilise des activités ou des personnes comme anesthésiants de ma souffrance?

Est-ce que je suis dépendant de mon passé? Est-ce que je m'accroche à des choses qui m'empêchent d'avancer, d'évoluer et d'être heureux?

Quel est mon rapport avec la vie intellectuelle? Est-ce que j'ai l'impression de bien utiliser mes ressources mentales, dans mon travail, dans mes loisirs?

Quel est mon rapport avec la vie spirituelle? Est-ce que je crois à la présence de l'âme? Quelles sont mes principales ressources pour favoriser le bien-être de mon âme?

Suis-je capable de laisser de la place aux remises en question et aux doutes dans mon cheminement spirituel? Est-ce que je m'accroche avec rigidité à des principes par simple habitude ou par paresse?

Est-ce que je ressens parfois la peur du rejet? Par qui ai-je peur d'être rejeté? Comment puis-je trouver le moyen de me sentir aimé?

Est-ce que j'ai sans cesse besoin d'être parfait? Quelle est la pire chose qui puisse se produire si je faisais une erreur? Est-ce que je veux être parfait pour moi-même ou pour faire plaisir aux autres?

Est-ce que je suis une personne qui veut tout contrôler? Comment est-ce que je réagis quand les autres veulent aussi me contrôler?

Est-ce que j'appréhende de vieillir? Est-ce que je vois des avantages dans le fait de vieillir? Comment est-ce que je m'imagine dans dix ans? dans vingt ans? dans trente ans? Jusqu'à quel âge aimerais-je vivre?

Comment est-ce que je vis la solitude? Est-ce que je la recherche ou est-ce que je l'évite à tout prix? Qu'est-ce que les moments de solitude pourraient m'apporter de positif?

Quel est mon rapport avec l'argent? Est-ce que je trouve que j'ai suffisamment d'argent et de sécurité matérielle? Comment puis-je améliorer ma situation matérielle?

Est-ce que je suis toujours capable d'être complètement moi-même, au travail, avec ma famille, avec mes amis? Est-ce qu'il y a quelque chose de moi que je me sens obligé de cacher aux autres?

Est-ce que je suis capable d'exprimer mes émotions? Quelle est l'émotion la plus difficile à ressentir pour moi? Pourquoi ai-je de la difficulté à ressentir et à exprimer cette émotion?

Suis-je capable de prendre des risques ou l'inconnu me paralyse-t-il?

Est-ce que j'ai parfois l'impression de me mettre des barrières ou de saboter inconsciemment mes projets d'avenir? Pourquoi est-ce que je ressens un tel besoin que des choses ne se produisent pas? De quoi ai-je peur?

Est-ce que je suis prêt à faire des changements dans ma vie ou mon insécurité et ma peur me tiennent-elles prisonnier?

Si j'osais faire un changement dans ma vie, quel serait-il? Est-ce que je sais comment trouver le courage de faire ce changement?

Quelles sont mes valeurs principales? Quelle est la place que j'accorde à chacune d'entre elles dans mon échelle de valeurs? Est-ce que je réussis à vivre en conformité avec mes valeurs?

Comment est-ce que je réagis à la maladie? Suis-je capable de parler de mes problèmes de santé facilement? Suis-je capable d'entendre les autres me parler de leurs problèmes de santé?

Est-ce que la mort physique est un sujet dont j'évite de parler? Est-ce que j'envisage ma propre mort avec sérénité? Quels sont les moyens que j'utilise pour préparer mon départ de la terre?

Les réponses

C'est maintenant à vous de parler ou d'écrire. Vos réponses aux questions ci-dessus vous aideront certainement à commencer le processus menant à l'équilibre ou à le poursuivre si vous avez déjà amorcé ce travail.

Un tel travail peut aussi se faire avec l'aide d'une personne qui vous connaît suffisamment bien ou avec celle d'un thérapeute. Mais le simple fait que vous ayez pris le temps de lire ces questions représente déjà l'amorce d'un changement positif dans votre vie.

C'est maintenant à vous de parler ou d'écrire. Vos réponses aux questions ci-dessus vous aideront certainement à commencer le processus menant à l'équilibre ou à le poursuivre si vous avez déjà amorcé ce travail.

Un tel travail peut aussi se faire avec l'aide d'une personne qui vous connaît suffisamment bien ou avec celle d'un thérapeute. Mais le simple fait que vous ayez pris le temps de lire ces questions représente déjà l'amorce d'un changement positif dans votre vie.

C'est maintenant à vous de parler ou d'écrire. Vos réponses aux questions ci-dessus vous aideront certainement à commencer le processus menant à l'équilibre ou à le poursuivre si vous avez déjà amorcé ce travail.

Un tel travail peut aussi se faire avec l'aide d'une personne qui vous connaît suffisamment bien ou avec celle d'un thérapeute. Mais le simple fait que vous ayez pris le temps de lire ces questions représente déjà l'amorce d'un changement positif dans votre vie.

Le mot de la fin

Comme le funambule sur la corde raide, l'être humain avance doucement, en hésitant parfois, mais en demeurant toujours attentif et vigilant. Le regard fixé sur l'objectif à atteindre, il ne doit jamais s'immobiliser, au risque de perdre l'équilibre.

Comme le funambule, il doit développer la confiance en lui, en cette corde sous ses pieds et en sa capacité à poser le pied au bon endroit malgré la peur de tomber. Cette confiance le déserte occasionnellement, l'espace d'une distraction ou d'un moment de lassitude, mais elle ne tarde pas à revenir, car le funambule a fait d'elle une amie indispensable. Le funambule a peu d'amis: en effet, lorsqu'il part d'un point pour se rendre à un autre, personne ne peut lui tenir la main. Outre la confiance, ses seules amies véritables sont la force, la souplesse et l'agilité.

Comme le funambule, l'être humain s'offre en spectacle sous le regard bienveillant ou cruel des spectateurs avides de sensations fortes. Les entendant crier leur joie ou leur peur, il réussit à communier avec eux. Le funambule et les spectateurs ont le même vertige à surmonter, le même trac à maîtriser.

Lorsqu'il réussit sa performance, le funambule entend les applaudissements du public heureux et il sourit. Au-delà de cette reconnaissance gratifiante mais éphémère, il est avant tout satisfait de son propre courage: le courage d'être un funambule, le courage d'être heureux.
 
 

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